L’amban nous a reconduits près de notre camp, posé sur la rive droite du cours d’eau. Il voulait nous retenir sous sa tente jusqu’à ce que la nôtre fût dressée, mais nous avons manifesté le désir de marcher, parce que nous avons froid aux pieds, et il nous a accompagnés disant :
« La coutume ne veut pas qu’on laisse seul un hôte sans abri. On doit lui tenir compagnie. »
Nous profitons de cette coutume pour lui poser diverses questions. D’abord c’est le nom de la belle chaîne que dominent les pics Huc et Gabet. Ils ont ce soir chacun un turban de nuages, cela me rappelle la Perse et le turban bien connu du Demavend. Cette chaîne s’appellerait Samda Kansain, et la rivière au bord de laquelle nous nous trouvons, Samda Tchou, empruntant son nom à la montagne qui la nourrit.
Ensuite nous lui parlons du serou, de la licorne dont le père Huc a entendu certifier l’existence. Après des explications, nous apprenons que cet animal vit au pays du Gourkas (dans l’Inde) et qu’il a une corne non pas sur le sommet de la tête, mais sur le nez, et que c’est du rhinocéros qu’il s’agit.
8 mars. — Le vent souffle d’ouest. Il neige par instants. Le soleil paraît, disparaît. Puis, la violence du vent plus grande, le ciel se couvre et le froid est insupportable après la tiédeur de l’après-midi.
L’amban vient nous entretenir. Il nous engage à prendre patience. Car il faut qu’on nous prépare à Lhaça les objets que nous avons demandés. Avant de quitter Dam, on a dressé, sous notre dictée, une longue liste de nos désirs.
Nous avons demandé des costumes de tous genres, des chaussures, des coiffures, les objets de culte, les cymbales grandes et petites, des peaux, des prières même. On nous a promis de réunir des chevaux pour nous, et de les expédier vite ici. Mais l’amban craint notre impatience. Il se rend compte de l’envie que nos gens ont de partir. Personne d’entre nous ne se soucie de rester ici, à commencer par moi. Cependant il y a des degrés dans l’impatience, et jusqu’à nouvel ordre nous avons le devoir d’attendre, car les Tibétains ne nous témoignent aucune malveillance.
L’amban proteste de la pureté de ses intentions. « Vous êtes des frères pour nous. Nous voulons vous être agréables. Si nous vous retenons, c’est parce que mes deux supérieurs doivent écrire à Lhaça. Ils sont convaincus que vous êtes des gens de bien. Mais, que voulez-vous, nous n’avons pas vos habitudes, nous ne savons pas expédier vite les affaires. Un conseil décide des affaires importantes, et vous savez que les membres d’un conseil nombreux ne tombent pas immédiatement d’accord. Si j’étais seul, vous auriez de suite ce qu’il vous faut, mais rien qu’ici nous sommes trois grands chefs et vingt petits environ. Les uns se défient des autres et il faut beaucoup de prudence pour ne pas être accusé. »
Cette crainte d’être accusé que l’amban a manifestée déjà semblerait prouver que Lhaça est un foyer d’intrigues, que le pouvoir y est partagé, qu’il est très recherché, et que ceux qui le possèdent se montrent jaloux de le conserver.
L’amban demande des renseignements sur la façon dont on vit en France ; quelle situation est faite aux femmes ; sont-elles jolies ? Puis il parle des inventions étonnantes que les Anglais ont appliquées dans les Indes et qu’il n’a pas vues. « Avez-vous aussi des machines ? Avez-vous aussi de grands bateaux avançant sur l’eau sans voiles ? Et des livres ? »