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Les pourparlers avec les deux grands chefs continuent le 3 mars et les jours suivants, et après des phases diverses, des fâcheries et des raccommodements, nous arrivons à les convaincre que nous ne sommes ni Anglais, ni Russes, mais Français. Et nous obtenons un déplacement pour le 7 mars.

« Enfin, nous allons lever le camp, disons-nous, et changer de place. »

Le matin du 7 mars, le soleil luit, il a neigé les jours précédents et la montagne est resplendissante, éblouissante. C’est un superbe temps de départ, mais un faux départ, car nous nous déplaçons pour nous installer dans une meilleure place, où nous attendrons encore.

Le camp est très animé. Il ne faut pas moins de trois ou quatre cents yaks ou chevaux pour transporter les bagages, les tentes et les vivres. De tous côtés on voit les hommes noirs courir derrière leurs bêtes, les rassembler, les pousser devant eux avec des sifflements aigus et en faisant tournoyer leurs frondes. Pour n’être point gênés dans leurs mouvements, ils ont tiré leurs bras hors des manches de leurs pelisses, qui leur tombent sur les reins et laissent leurs torses à nu. Leurs longues tresses les embarrassent lorsqu’ils se baissent et ils en ceignent leur front. Ils paraissent avoir des bandelettes comme de chastes matrones romaines, ou bien des diadèmes, et l’on dirait ces barbares que, dans les jeux publics, on déguisait en rois pour l’amusement de la populace.

Ces Tibétains aussi sauvages que leurs bêtes ont grand’peine à les saisir. Nos chameaux les épouvantent. Et ce n’est pas du premier coup que les yaks se laissent prendre par la corne d’où l’on détache le cordon attaché à la cheville qui perce leur mufle. Leurs maîtres les approchent avec précaution et ne les saisissent que par surprise. C’est bien pis pour les charger : il faut un temps infini avant de pouvoir ficeler sur leur dos nos coffres, dont ils ne veulent à aucun prix. Mais la patience de ces hommes est sans borne, et ils finissent toujours par avoir raison de l’animal récalcitrant ; dès qu’ils le tiennent, ils l’entravent, le chargent malgré les ruades et les coups de cornes, mais ne le châtient pas.

Des lamas, le bâton à la main, leur donnent des ordres, les réprimandent. Ces sauvages exécutent gaiement leur besogne : ils sont très obéissants, très respectueux à l’égard de leurs lamas : ils leur parlent et ils les écoutent dans la plus humble posture, courbés en deux, la langue pendante.

Tous nos chevaux étant morts, on a sellé pour nous, de petits chevaux tibétains pleins de feu. Ils sont mangeurs de viande crue, ainsi que nous nous en sommes assurés de nos propres yeux. Ces carnivores ont des jambes merveilleuses, une adresse acrobatique, ils se tiennent en équilibre sur la glace, sur les mottes des tourbières limoneuses, et, s’enlevant, bondissant sur le sentier, ils nous emportent avec un trottinement rapide auquel nous ne sommes plus habitués. On dirait que les petits diables nous trouvent légers comme des plumes ; au fait, notre embonpoint est nul, notre maigreur est ascétique.

En trois heures et demie nous chevauchons 22 verstes par monts et par vaux, mais surtout en descendant. Nous allons camper près d’une rivière gelée qui verse ses eaux au Namtso.

Le petit amban nous reçoit sous sa tente, où il nous a préparé un repas délicieux. C’est d’abord une langue de yak fumée, à laquelle succède une autre langue de yak, que nous faisons disparaître, y compris les environs de l’œsophage ; puis des légumes, des carottes salées de conserve, et du poivre rouge et vert ; enfin des galettes de pain sans levain, et du thé au beurre à discrétion. Cet excellent amban admire notre appétit et nous excite à le satisfaire. Avouons que nous n’avons pas besoin d’encouragement.