Nous partons de Dzérine en nombreuse caravane, accompagnés de plusieurs petits chefs qui sont aux petits soins pour nous. Nous sortons de l’étroite vallée pour gagner, par une gorge adjacente qu’une lamaserie surplombe, la douce montée qui nous mène à une passe de 4.000 mètres, après que nous en avons franchi une première de 3.950. Toute cette étape est exécutée gaiement, nos porteurs chantent, crient, jouent tout le long de la route. On dirait une bande d’écoliers à qui l’on vient de donner vacances. Chaque fois qu’ils passent près de nous, ils nous saluent en souriant.
Les faits et gestes d’un garçon de onze à douze ans m’amusent chemin faisant. Il a les traits réguliers, une belle figure, il a l’air fier et décidé. Tout son être dénote une vitalité puissante ; il est affamé de vie, de mouvement. Il bondit comme un chevreau à côté de mon cheval. Il voudrait absolument porter le long fusil de son frère aîné, mais celui-ci lui fait comprendre que la crosse toucherait le sol, la bandoulière étant trop longue. Et alors l’enfant se résigne à conduire par une longe une chèvre que nous avons achetée et qui ne veut pas suivre notre petit troupeau. Mais il s’amuse à lâcher la chèvre et à la rattraper. Puis il fabrique un lasso avec une corde et la jette à la tête de notre mouton ou sur notre singe, posté en haut d’un coffre. Il lance des pierres aux yaks, dans la pelisse de ses frères rabattue sur leurs reins, dans l’eau, afin d’éclabousser les badauds. Un homme de ses connaissances passe et il se précipite, il le saisit à la ceinture, il essaye de le renverser, l’autre résiste doucement, en souriant ; mais il s’acharne en grinçant ses dents fines de jeune loup. Se tenir en repos est pour lui chose impossible : il récrée ses parents de ses saillies ; si une bête s’écarte pour brouter l’orge en herbe, il court sans hésiter, la ramène à coups de pierres dans le sentier. Il satisfait un invincible besoin de mouvement. A juger d’après ses actes et allures, il semblerait qu’il doive être un jour un homme brave, énergique, beau, intelligent. A quoi tout cela lui servira-t-il ? De quel usage lui seront son intelligence, son énergie, sa beauté ? Ses belles dents elles-mêmes ne seront employées qu’à manger du zamba, et elles s’useront à grignoter de l’orge grillée. Seules ses jambes, seuls ses bras trouveront leur emploi. Pourvu qu’il conserve longtemps sa gaieté, sa vigueur, la vitesse de ses pieds, il sera heureux. C’est le vœu que nous faisons.
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Dans la vallée de Maktchou nous remarquons beaucoup de maisons en ruines. Nous questionnons les indigènes à ce sujet :
« Qui a démoli ces maisons ?
— Les Sokpou sont les auteurs de ces dévastations. Ils habitent au nord de nos territoires.
— Pourquoi sont-ils venus vous faire la guerre ?
— C’est parce qu’ils avaient appris qu’au sud se trouvaient des lamaseries remplies de butin et possédant beaucoup d’argent. Alors ils ont conçu le projet de s’emparer de ces richesses ; des chefs les ont conduits et ils ont envahi notre pays. Ils ont emporté tout ce qu’ils ont pu ; ils ont massacré les habitants, brûlé les forêts et les maisons. Personne n’ayant pu leur résister, ils sont partis sans encombre. Les survivants sont revenus, ils ont demandé l’aide des tribus voisines, les lamaseries ont fourni de l’argent, et ces sortes de forteresses, ces murs à créneaux que vous apercevez sur les hauteurs ont été construits. Ils tombent en ruines depuis que la sécurité est revenue. Au reste nous n’avons plus été attaqués par ces Sokpou.
— Mais pourriez-vous nous expliquer avec plus de précision ce que sont ces Sokpou et où ils habitent ? »
Alors Losène intervient et dit :