Ils font des difficultés pour nous fournir des bêtes, puis, lorsqu’elles sont là, leurs chefs discutent entre eux et se querellent, se séparent, tiennent des conciliabules à l’écart. Cela va mal.
Enfin ils chargent et nous partons ; nous traversons le La-tchou près du village, où un Chinois fait du commerce. Après trois heures de marche, ils ne veulent plus avancer et prétendent nous laisser dans le désert avec nos bagages ; déjà ils déchargent leurs bêtes. Nous intervenons et, le revolver au poing, les contraignons d’avancer, ce qu’ils font en ricanant avec insolence, avec des moqueries ; ils ralentissent systématiquement la marche, feignant à chaque instant de charger mieux leurs yaks. Puis des cavaliers armés arrivent au galop, mais nous les invitons à prendre le large.
Nous faisons passer l’envie de plaisanter à nos Tibétains et les menons bon train cinq heures durant. Obligés de surveiller ces grands gaillards, nous devons renoncer au plaisir de poursuivre les ours que nous voyons dans chaque repli de la steppe, sans quitter le sentier. Rachmed en a tué un la veille.
Le soir nous devenons amis avec nos yakiers, et ils nous promettent une grande étape pour le lendemain. Dans la nuit il gèle, car nous sommes à 3.900 mètres dans la steppe. Le minimum est de − 4 degrés. Nous remettons nos pelisses.
Le 20 mai, ayant trouvé des sources chaudes non loin du camp, nous descendons la vallée jusqu’à Ouochichoune, où il y a des tentes noires au bord de la rivière. Le chef de l’endroit nous annonce que deux Chinois sont venus lui apporter la défense de rien nous vendre. Il y aurait quatre Chinois qui nous attendraient à deux jours de là pour nous empêcher d’aller à Batang. Mais il n’exécutera pas les ordres des Chinois. « Il tient à notre disposition autant de yaks et de chevaux que nous voudrons. » Cela ne le gênera pas, car ici les troupeaux de yaks, de chevaux, de moutons sont nombreux. Un bon mouton se paye une roupie. Plusieurs lamas viennent nous voir ; ils nous marquent de la sympathie aussi bien que la foule.
Un lama est énorme ; c’est le quatrième ou le cinquième homme gras que nous comptons depuis que nous sommes dans le Tibet, où la maigreur est générale. L’embonpoint excessif y est l’apanage des chefs et des riches, comme dans tout l’Orient. Nous avons entendu employer le même mot tibétain pour marquer un haut rang et le bon état d’un mouton ou d’un yak. C’est le mot bembo qui paraît avoir ce double sens, qu’on retrouve en espagnol dans gordo qui se dit des gens gras et des gens riches. Ce menu fait semblerait prouver un travail de cervelle analogue. Puisque nous sommes sur le terrain philologique ou linguistique et que nous venons de tuer un coucou, oiseau qui dans tous les pays a reçu un nom onomatopéen, nous allons voir ce que peut la différence d’oreilles. Le coucou s’appelle kounjou en chinois ; kouti en tibétain ; koukouchka en russe ; kakou en dialecte tarantchi ; pakou en ousbeg.
Le 22 mai, nous arrivons à Dzérine par des montagnes moins élevées que celles que nous avons vues jusqu’à présent : ce sont des collines, des croupes arrondies, des vallées peu profondes. A l’horizon, plus de hauts pics, plus de neige éblouissante : on pourrait s’imaginer que, les vagues étant moins hautes, l’orage va se calmer et que nous allons enfin aborder dans la plaine. Ce n’est là qu’une impression produite par le manque d’horizon. Aussitôt que nous monterons au sommet d’une passe, nous verrons dans quel chaos de crêtes, de chaînes, de pics nous sommes empêtrés. Au reste nous ne reverrons la plaine qu’au delta du Tonkin.
A Dzérine nous recevons la visite du second chef tibétain de Goundjo ; il nous raconte que les Chinois font leur possible pour nous empêcher d’aller à Batang, qu’ils ont beaucoup insisté auprès de son supérieur pour qu’il nous refusât des moyens de transport et des vivres. Mais ce chef aurait répondu qu’il n’était pas sujet chinois, mais soumis au ta-lama, de qui il exécuterait les ordres.
« Vous n’avez donc pas à vous inquiéter, dit le chef, on vous transportera à Batang et même à Ta-tsien-lou. Tout le long de la route les Tibétains vous aideront, car ils savent que le ta-lama est votre ami ; je vous le répète, soyez sans crainte, tout sera pour le mieux. » Cette dernière pensée est corroborée par le geste napolitain qui consiste à réunir les doigts de la main le bout en l’air.
A Dzérine, la population n’est pas assez considérable pour fournir, à elle seule, la corvée du transport, et le chef envoie des cavaliers et des piétons réquisitionner des porteurs. Ils arrivent à l’heure dite. Beaucoup sont de très haute taille, quelques-uns ont au moins 1m,85. Ils ont la face fort large, le crâne en pointe, en forme d’œuf ; le prognathisme dentaire est la règle générale. Ils sont très vigoureux, très gais ; ils jouent comme des enfants. Leurs maisons sont construites comme celles des étapes précédentes ; pourtant nous voyons de temps en temps des sortes de fenêtres fermées par des volets en bois.