Le 14 mai, nous traversons le Satchou sur un radeau de troncs d’arbres assemblés. Trois pagayeurs suffisent à le diriger : deux sont placés à l’avant, un à l’arrière. Le radeau a cinq mètres de long sur trois de large.
Le Satchou est très rapide à cette place et il coule avec une vitesse d’au moins six kilomètres à l’heure entre des berges hautes. Sa largeur est de 80 à 100 mètres.
Sur les bords nous voyons des saulaies, et dans les bocages du lilas sauvage, des framboises et, si nous ne nous trompons, des violettes. Après avoir passé le Satchou, nous voyons fort peu de goitreux ; peut-être avons-nous oublié de vous signaler précédemment cette particularité, ils étaient nombreux dans les villages plus à l’ouest. La population est aussi plus vigoureuse. Elle est très gaie, et cette année-ci elle est de belle humeur, car la pluie tombe assez souvent. Des gens mal intentionnés avaient annoncé notre arrivée et répandu le bruit qu’elle amènerait la sécheresse, qu’on redoute par-dessus tout, et, au contraire, nous apportons la pluie. Nos partisans triomphent et font remarquer l’heureuse coïncidence de notre présence et de l’humidité. Aussi, les méchants sont confondus et l’on nous montre visage aimable.
Le 15 mai, nous quittons les bords du fleuve et nous nous enfonçons dans la montagne, couverte de forêts de sapins.
Notre bivouac est dans une clairière au bord d’un torrent. La pluie tombe par ondées. Les indigènes, dispersés sous les arbres, rassemblent du bois pour le feu du soir. On entend des éclats de voix, le bruit des branches qu’on casse, des plaisanteries, des cris éclatants et joyeux. Puis ils allument des feux qui lancent une flamme claire. Ils s’assoient autour, et à chaque instant ce sont des envolées de rires à gorge déployée.
Cette gaieté continue doit avoir une cause. Nous nous approchons et la trouvons de suite : ils sont presque tous jeunes. Voilà la cause nécessaire et suffisante de cette insouciance et de ces ébats.
A partir de Tchoka nous remarquons décidément un mélange de sang mogol, mélange dont les cas étaient fort rares avant le passage du Satchou : les faces sont plus larges, les yeux bridés. La population n’est pas riche. Les cerfs, les ours, les daims, les tétraophasis s’ajoutent aux espèces que nous avons déjà citées.
Le 17 mai, encore une passe de 4.700 mètres, marquée par des rochers à pic, nus, portant de la neige ; à l’horizon, c’est une ceinture de cimes blanches. Le grésil nous assaille. Voilà l’hiver revenu.
Nous descendons à Rouétoundo, où nous voyons une bande de singes. Deux d’entre eux se font tuer. Rachmed nous apporte un nouveau-né, que l’on confie à la petite guenon qui voyage avec nous depuis Houmda, où nous l’avons achetée à des soldats chinois. Elle soigne si bien son nourrisson qu’elle l’étouffe, et c’est un touchant spectacle que de la voir le lendemain matin lécher le petit cadavre, s’efforcer de lui ouvrir les yeux, et montrer les dents à qui veut le lui prendre. La pauvre bête ne comprend rien à ce profond sommeil de son enfant adoptif ; c’est le sommeil de la mort, le plus long de tous.
A Tjichounne, le 19 mai, nous retrouvons des hommes armés de sabres, ayant le fusil sur le dos. Ils sont de plus haute taille que tous ceux que nous avons vus jusqu’alors ; ils offrent le beau type tibétain ; leurs traits sont réguliers, leur mine fière. Beaucoup d’entre eux ont plus de 1m,80 de hauteur. Ils ne paraissent pas nous considérer avec respect. Ils sont tous riches.