Le soir, à l’heure de la rentrée des troupeaux, nous entendons un chant s’éloigner dans la montagne. Plusieurs voix se mêlent. La mélodie rappelle la lamentation des pleureuses musulmanes suivant les morts qu’on porte au cimetière. Il est possible qu’on accompagne un corps qui sera exposé sur le sommet de la montagne.
Il pleut dans la nuit. Nous partons pour Dotou par un ciel couvert et un vent du nord. Hier le vent du sud nous a amené un orage et la pluie.
Ce matin, on nous a annoncé que deux Chinois de Ba et un de Tchamdo nous attendent à Dotou. Le mandarin chinois nouvellement envoyé de Pékin à Lhaça est passé dernièrement à Ba et à Tchamdo ; il aurait été averti de notre voyage par les autorités tibétaines, et aurait dit : « C’est bien, il faudra leur donner assistance. » Le mandarin qu’il remplace à Lhaça et qui retourne à Pékin aurait parlé dans le même sens. Quoi qu’il en soit, les Tibétains nous aideront à transporter nos bagages jusqu’à Ta-tsien-lou. Il ne nous est pas désagréable d’entendre renouveler les promesses d’autrefois, au moment où nous allons retrouver les autorités chinoises, bien que nous pensions qu’on nous laissera passer, le moyen le plus commode de se débarrasser de nous étant de nous expédier à la côte.
La route de Lendjounne à Dotou passe sur des plateaux dénudés. Une passe imperceptible, de 3.300 mètres, mène à une région mamelonnée comme à la fin d’une chaîne. On aperçoit quelques hameaux dans des vallons, des ruines sur les hauteurs, quelques murs blanchis de lamaseries. Mais plus de maisons en bois, pour la bonne raison que les forêts ont disparu. En trois heures nous arrivons à la lamaserie de Dotou, posée sur une terrasse près de la rivière de Maktchou.
Nous sommes bientôt entourés par une foule très nombreuse, car cet endroit est fréquenté par des pèlerins. Bon nombre de badauds nous considèrent en se tenant le nez ; serait-ce pour marquer le dégoût, ou n’est-ce pas plutôt une attitude d’étonnement et d’hésitation ?
A quelque distance de l’endroit où notre tente est dressée, on en voit une autre, habitée par les Chinois dont on nous a parlé à Lendjounne. Ils se mêlent à la foule et nous considèrent un instant ; puis ils retournent sous leur tente et ne tardent pas à se présenter, mais en grande tenue. Leur chef est un petit mandarin à bouton blanc, grade équivalent à peu près à celui de brigadier ou de caporal. Il ne nous parle pas moins avec une dignité compassée bien faite pour nous en imposer. Ayant montré sa carte de visite, salué en tenant bien l’un contre l’autre ses poings fermés, il nous dit être envoyé par le chef de Djankalo (Tchangka) afin de nous accueillir, de nous souhaiter la bienvenue et de nous accompagner plus loin. Il est à notre service et nous pouvons disposer de lui complètement. Il nous invite même à nous rendre sous sa tente afin de boire une tasse de thé ; il craignait qu’il ne nous fût arrivé malheur, car on avait annoncé depuis longtemps notre arrivée, et il ne s’expliquait pas ce retard. Il y a huit jours qu’il nous attend à cette place, qui est fort mauvaise, dit-il. De plus, ses provisions commencent à diminuer, et il est content de pouvoir bientôt partir. Immédiatement il va expédier à Djankalo un courrier qui portera de nos nouvelles à son supérieur, lequel sera enchanté d’apprendre que nous sommes en bonne santé et qu’il ne nous est arrivé rien de fâcheux.
Or je venais d’entrer sous notre tente, lorsque des cris d’émeute retentissent. Henri d’Orléans m’appelle ; je sors et je vois une mêlée, des gens qui se battent, un homme ensanglanté que Rachmed tient sous le genou ; d’autres, le sabre à la main, ou lançant des pierres. Akoun et Abdoullah tirent quelques coups de revolver en l’air, et le vide se fait autour de nous. Nous gardons par devers nous deux ou trois de ces individus, et surtout le mieux rossé, qui est un chef et l’auteur de toute cette bagarre.
Il s’était, paraît-il, obstiné à vouloir manier la peau du yak sauvage. Rachmed l’avait prié de s’écarter, et comme ce curieux était un chef entouré d’une partie des gens de sa tribu, il avait refusé de faire un pas en arrière, il avait même saisi la peau. Rachmed l’avait alors repoussé ; le chef avait, sans hésiter, tiré son sabre ainsi que ses voisins, et cela avait provoqué immédiatement une sortie de nos troupes, dressées admirablement à ce genre d’exercice. D’abord Rachmed avait appliqué un coup de crosse de revolver sur la tête de l’insolent, et comme ses compagnons lançaient des pierres, il l’avait terrassé sans perdre une minute, et il le rossait au moment où je suis sorti, tandis que mes compagnons tenaient les autres à distance, les repoussant à coups de bâton et de crosse. Nous finissons par éloigner les assaillants et nous les faisons prévenir par notre lama que s’ils recommencent nous tirerons droit sur eux.
Cédant aux prières de notre lama, nous rendons la liberté à ceux que nous tenons et qui sont fort endommagés.
Une vingtaine d’entre eux, postés sur une terrasse près de la lamaserie, nous menaçant avec des pierres, nous nous dirigeons de leur côté, et ils jugent à propos de ne pas nous attendre.