C’est alors que nous voyons apparaître nos amis les Chinois, qui se sont tenus sous la tente aussi longtemps que le tumulte a duré. Et alors ils prennent des airs terribles et nous disent :
« Nous allons leur faire des reproches. »
Ils vont jusque sur la terrasse, les mains derrière le dos, en promeneurs, et, comme il n’y a plus personne, ils regardent les Tibétains, qui se tiennent à cinq ou six cents mètres de là, et ils reviennent du même pas, près de notre tente.
« Nous leur avons fait de bonnes recommandations, dit le bouton blanc, mais elles ne serviront à rien. Ce sont des sauvages si méchants que ni Lhaça ni Pékin n’en veulent pour sujets. Il est impossible de quitter la grande route et de pénétrer dans leurs montagnes. Jamais on ne les rencontre sans que des querelles surgissent. L’an dernier, ils ont pillé un envoyé de l’empereur ; ils ont refusé récemment des bêtes de somme qu’on leur demandait pour notre mandarin qui allait à Lhaça. Nous-mêmes n’avons pu obtenir des chevaux qu’en les menaçant de votre arrivée, et leur disant que vous tireriez dessus s’ils n’obéissaient pas. On ne pourra jamais rien en faire, car lorsque nous leur parlons les paroles de raison, ils ne nous écoutent pas ou ne veulent pas nous comprendre, et si nous nous avisons de leur donner des coups, ils se fâchent et nous les rendent. Aussi les laissons-nous tranquilles. Que voulez-vous faire ? Pourtant nous sommes treize cents soldats dispersés dans des postes depuis Lhaça jusqu’à Ta-tsien-lou. »
En considérant les trois soldats que le liang-tay (trésorier-payeur) de Batang nous a envoyés pour nous défendre, nous ne pouvons nous empêcher de rire en nous-mêmes et nous comprenons sans effort que les Tibétains n’éprouvent aucune frayeur à les considérer.
A Dotou nous renvoyons notre guide, le lama Losène ; il reçoit des cadeaux qui le rendent le plus heureux des hommes. Il emporte précieusement quelques vieilles chromolithographies représentant la chasse au lion en Algérie et la chasse à l’ours dans l’Oural. Il nous fait ses adieux avec émotion, et nous souhaite un heureux voyage. Nous n’avons plus besoin de lui, nous avons un interprète pour le tibétain, et après Tchangka nous trouverons des postes de soldats chinois. Le brave Losène nous recommande de faire attention, d’être sur nos gardes, car jusqu’à Batang nous traverserons une région habitée par des hommes intraitables et méchants. « Peut-être serez-vous attaqués aujourd’hui dans la montagne par les gens avec lesquels vous vous êtes querellés hier ; vous ferez bien de prendre des cartouches. »
C’est ce que nous faisons avant de quitter Dotou. Nous suivons de près nos bagages et nous observons les crêtes.
Nous quittons la vallée suivie depuis Dotou, et une passe de plus de 4.000 mètres nous mène dans une steppe ondulée, avec des tourbières, des fondrières, de rares tentes noires à la sortie des gorges ; quelques troupeaux traversent la plaine ; si une rivière soudain ne serpentait pas devant nous, nous nous croirions transportés aux environs de Dam.
Plus loin la végétation reparaît ; les sapins, les peupliers, le chêne à feuille de houx, les cassis, les épines-vinettes, les broussailles odoriférantes rendent la vallée charmante. Après un défilé, la vallée s’élargit. Une chapelle se dresse près de la route. On aperçoit une lamaserie sur un plateau. En suivant la rive droite du Tson-ron — c’est le nom de la rivière que nous descendons — nous traversons des hameaux nombreux. Et comme le bois abonde, le mode de construction change de suite : ce sont des chalets faits de troncs d’arbres assemblés. Les chapelles sont nombreuses et construites avec les mêmes matériaux ; nous sommes de nouveau dans les Alpes pittoresques et peuplées ; souvent les parois des roches sont couvertes d’inscriptions.
Les habitants, qui sont d’une belle venue, portent quelquefois des chapeaux à larges bords blancs et à forme rouge, et tel cavalier apparu au détour d’un sentier nous semble un gaucho mexicain.