Les femmes ont modifié aussi leur toilette : elles portent des jupes serrées à la taille, ce qui paraît être le commencement de la coquetterie ; jusqu’alors les femmes serraient leurs pelisses sur les hanches.

Toute cette vallée du Tson-ron est très animée. Dans les champs d’orge déjà verts, les femmes donnent un dernier labour à la terre au moyen d’un crochet en bois à pointe de fer. L’une chante une mélodie d’une belle voix mâle, presque sans interruption, s’arrêtant juste le temps de reprendre haleine. Courbées vers le sol, nues jusqu’à la ceinture, elles grattent rapidement les sillons, comme si elles avaient hâte d’en finir ou fait une gageure. Est-ce enfantillage ou plaisir de penser que c’est le dernier coup à cette terre exigeante jusqu’à sa moisson qui les pousse à travailler si joyeusement ?

Lorsqu’elles sont fatiguées, sans souffle, elles se laissent tomber de tout leur long sur le dos et s’étalent au soleil. Après s’être reposées, elles reprennent leur besogne en chantant.

Dans les bois de sapins au sud de la vallée, des villages sont perchés comme des nids dans la verdure. Nous nous arrêtons à Tsonké, dont les maisons sont sur la rive gauche d’un affluent du Tsonron, et qu’une lamaserie posée sur une terrasse domine de ses murs blancs.

Les chefs de Tsonké se montrent très aimables et nous fournissent ce qu’il nous faut, sans se faire prier. Les chevaux qu’ils nous donnent pour l’étape laissent cependant à désirer, bien qu’ils soient plus hauts du garrot, plus forts en apparence que ceux que nous avons eus jusqu’à présent. Notre mandarin chinois, questionné à ce propos, nous dit que cet accroissement de taille résulte d’un croisement avec des chevaux de Sinin-fou.

De Tsonké jusqu’à Tchounneu l’étape est charmante. En quittant la vallée nous nous élevons immédiatement sur un plateau couvert de sapins et de chênes à feuille de houx, semé de clairières que l’herbe couvre d’un tapis vert, et entrecoupé de gorges sillonnées par des torrents. Le sentier est sous bois, à l’ombre ; fréquemment on voit de petits écureuils gris bondir d’une branche à l’autre avec une légèreté d’oiseau. Deux petites passes nous mènent à Tchounneu, où nous campons dans un pré entouré de haies. Les croupes et les mamelons voisins sont dénudés ; un peu plus haut les sapins commencent. Un petit ruisseau traverse le vallon, quelques peupliers le bordent. Un vent tiède souffle du sud-est et nous nous trouvons fort bien à Tchounneu. Les habitants paraissent se distinguer par une certaine violence de caractère, à en juger, du moins, d’après la facilité avec laquelle l’un des badauds tire son sabre sur un de nos hommes qui l’invite à modérer son indiscrétion. Ajoutons toutefois que cet incident ne se renouvela pas, surtout après la correction qu’il valut à son auteur.

A Tchounneu nous remarquons une fois de plus que le regard des sauvages est caractéristique en ce qu’il est à la fois fixe et effaré. Les femmes surtout se montrent défiantes, farouches, comme les fauves à demi apprivoisés, ne s’approchant qu’avec des hésitations et prêtes à fuir à la moindre alerte.

L’interprète tibétain bavarde une partie de la soirée avec nous. Son chef est parti pour Tchangka afin d’annoncer notre arrivée ; son compagnon fume l’opium et, nous dit-il, « je suis tranquille ». Nous apprenons de sa bouche que son père était musulman. La régularité de ses traits nous avait portés à lui prêter cette origine. « Je n’étais qu’un enfant, dit-il, lorsque je suis venu à Batang avec le missionnaire Lou[4]. C’était un homme très bon et très intelligent, parlant et écrivant fort bien le chinois et le tibétain. Il donnait aux pauvres tout ce qu’il possédait. Il savait tout, même réparer les montres. »

[4] Le père Renou, ainsi que nous l’avons appris plus tard.

Au moment d’entrer dans Tchangka, nous admirons la garnison sur une ligne. Deux soldats viennent à nous, ils tendent des feuilles de papier rouge où sont écrites les formules de politesse. Ils nous souhaitent la bienvenue d’une voix forte et plient le genou, puis ils nous précèdent. Enfin nous atteignons le front de bataille, formé par une vingtaine de guerriers de tout âge, dont l’arme unique est un parasol en papier huilé. Ils ont triste mine, leurs faces sont patibulaires, presque tous fument l’opium : on le voit bien à leurs regards vitreux, à leurs traits émaciés. Pour nous conformer à l’étiquette chinoise, nous mettons pied à terre et défilons devant ces soldats et ces enfants de troupe ; ils nous rendent les honneurs en mettant le genou à terre et en nous saluant de paroles chinoises dont nous ignorons le sens. Ensuite nous enfourchons nos bêtes et nous nous dirigeons vers le jardin, que des peupliers d’une haute futaie et au branchage touffu font ressembler à un Éden. La foule, composée de Tibétains, de Chinois, de métis, se presse autour de nous, curieuse, bavarde, moqueuse, bruyante ; elle nous accompagne jusqu’aux tentes de toile que le mandarin a fait dresser en notre honneur.