Nous ne tardons pas à recevoir la visite de quatre soldats, dont fait partie celui qui nous a accompagnés depuis Dotou, et que commandent deux boutons blancs, parmi lesquels notre chef d’escorte. Cet imposant caporal prend la parole et de sa voix trompettante nous présente à nouveau les respects de la garnison, dont voilà les délégués, et nous prie d’accepter l’hommage qu’elle fait : 1o d’une boîte de zamba ; 2o d’une boîte de fèves où sont enfoncées à moitié une ou deux douzaines d’œufs.
Ces messieurs nous font des génuflexions cérémonieuses tandis que des comparses enlèvent avec prestesse ces cadeaux, qu’on craint sans doute de nous voir accepter. Nous en avons eu du moins la vue. Abdoullah adore les œufs et il trouve le procédé empreint de singularité : faire passer des victuailles sous le nez de gens affamés lui paraît être une facétie de mauvais ton. Rachmed et Akoun sont du même avis, et ils font pleuvoir les injures sur la garnison.
Ils ne tardent pas à se consoler en voyant arriver deux guerriers portant sur l’épaule au moyen d’une perche un panier en bois — ayant la forme d’une table dont les quatre pieds rejoints seraient les anses, — et où se voient de nombreuses tasses pleines de divers ingrédients.
De nouveau notre caporal nous trompette un petit discours après nous avoir présenté la carte de visite du mandarin :
« Voici, dit-il, un repas que le mandarin de Tchangka vous envoie. Il est indisposé en ce moment et il regrette beaucoup de ne pouvoir vous rendre visite. Il demande des nouvelles de votre santé, et demain, à l’heure qui vous conviendra, il vous rendra visite. »
Nous remercions avec une effusion de cœur qui n’est pas moindre, et, sans perdre de temps, nous chargeons l’orateur de nous fournir une certaine quantité d’œufs frais, de poulets et de viande de porc, car nous avons vu quelques-uns de ces animaux errer dans la rue. Le caporal promet tout ce qu’on veut, et se retire. Aussitôt nous nous mettons à table, ce qui n’est pas une métaphore, pour la première fois depuis bien des mois : par les soins de l’administration a été placée devant nous une estrade, une table très basse où les plats sont entassés. Nous constatons que le nombre ne comporte pas toujours la variété, car sauf des tiges de bambou et des nageoires de poissons, le repas consiste en tranches de porc et en poulet découpé en bouchées. Tout cela est cuit dans la graisse de porc, et Rachmed fuit, en bon musulman qu’il est, et maudit Abdoullah, dont la voracité n’est pas empêchée par une prescription formelle du Coran. En somme, cette cuisine est assez fade. N’oublions pas de mentionner un dessert de boules de pâte où s’incruste du sucre colorié, et un petit pot d’ara, eau-de-vie de grains empestée.
Sur ces entrefaites arrive un chef tibétain. Il est le principal personnage de l’endroit, il nous fait des politesses et nous donne quelques renseignements. Il paraît que depuis vingt jours on a reçu à Tchangka des ordres à notre propos, envoyés par le chef chinois de Lhaça. Depuis quarante jours on sait que douze hommes ayant des chameaux se dirigent sur Batang. Le ta-lama de Lhaça a envoyé un papier aux lamas et au peuple tibétain.
Passant à un autre ordre d’idées, nous le questionnons au sujet des cultures et il nous dit que le blé ne réussit pas ici, à cause du froid et du vent soufflant presque constamment du sud : ainsi maintenant il y aurait quelquefois du givre dans la nuit. Aussi se contente-t-on d’orge, de fèves, de thé qu’on apporte de Chine et dont il y a un grand dépôt dans les docks de Tchangka.
Nous demandons à qui appartient le jardin où nous nous reposons.
« A la garnison, dit le Tibétain.