— Comment cela se fait-il ?
— Autrefois il appartenait à des bonzes chinois qui avaient bâti une pagode, que les arbres entouraient, mais les Tibétains, s’étant révoltés, chassèrent les Chinois, tuèrent les bonzes et détruisirent la pagode de fond en comble. Les Chinois réunirent des troupes nombreuses, soumirent de nouveau le peuple tibétain, et pour punir les révoltés ils exigèrent, entre autres choses, qu’on cédât ce terrain à la garnison de Tchangka. Les soldats l’ont clos de murs, et ils y mettent paître leur bétail. La place étant commode, elle est devenue le lieu des divertissements, des promenades, des fêtes religieuses et des exercices militaires.
— Les soldats s’exercent-ils souvent ?
— De temps en temps.
— Quand cela est-il arrivé pour la dernière fois ?
— Il y a deux ans.
— Pourquoi ne s’exercent-ils pas plus souvent ?
— Ils n’ont pas d’armes. A Tchangka ils n’ont que quatre sabres pour 130 soldats. Les autres sabres sont dans le magasin à Batang.
— Y a-t-il vraiment 130 soldats ? Depuis que nous sommes arrivés, nous n’en avons vu qu’une trentaine.
— Il devrait y en avoir 150, car le mandarin touche la solde pour ce nombre-là. Mais, ne recevant lui-même que cinq à six onces d’argent par mois, il augmente ses appointements en réduisant son contingent. Autant de soldats en moins représentent autant de fois une once et demie qu’il met en poche chaque mois. Ceux qui meurent ne sont pas remplacés, et comme la plupart des soldats sont mariés, on inscrit sur les rôles leurs enfants mâles, qui ont ainsi la perspective de toucher la solde de leur père lorsqu’ils seront en âge de le remplacer, si l’on juge à propos de les enrôler. De la sorte figurent toujours 150 soldats environ sur la liste de solde, c’est pour cela que vous avez vu des garçons de treize à quatorze ans parmi les soldats alignés pour vous saluer.