Ce matin, nos gens ont reçu chacun un morceau de sucre, ils l’adressent, Tokta à son petit garçon, Timour à sa femme, avec la recommandation qu’elle prenne patience et n’abandonne pas le foyer ; Iça, au fils de son maître l’aksakal.

Ainsi que je l’ai déjà dit, Iça avait la mauvaise habitude de fumer le hachich ; aussi Rachmed l’appelait Bangi, c’est-à-dire fumeur de hachich. Iça, très vexé de cette appellation, se plaignait à moi, mais je le raisonnais et il convenait avec bonne foi qu’il méritait ce nom : « Ne fume plus, lui dis-je, on te traitera alors en bon musulman et de plus je te ferai un présent. » Et un beau matin, Iça a brisé sa pipe à hachich. Il lui restait un peu de bang dans son sac ; il profite du passage des chasseurs pour l’envoyer à ses amis et il leur fait dire :

« Vous feriez bien de ne plus fumer le bang, mais si cela vous plaît, fumez celui-ci qu’Iça vous envoie et adressez des prières à Allah ; demandez-lui que notre voyage réussisse. »

Là-dessus les chasseurs s’éloignent après un « Allah est grand ! » dit en commun.

Il faut partir et l’on plie les tentes lestement. En cinq quarts d’heure nous arrivons à la corne de l’Ouzoun Tchor, qui n’est pas gelée et où nous enfonçons dans une épaisse couche de sel. On contourne l’extrémité du lac en suivant près de la montagne une sente assez étroite, menant au défilé qu’on appelle Le « Cou de l’Ouzoun Tchor » (Ouzoun Chornin Boïni). Nous revoyons les traces de chameaux. Personne ne voit une différence avec les animaux domestiques. Peut-être sont-ce des chameaux sauvages ? Le Doungane constate que ceux-ci ont été nourris comme les siens, c’est tout ce qu’il peut affirmer. Nous discutons à ce sujet et je me dis que les arguments des uns valent les arguments des autres.

Nous chevauchons tranquillement et soudain tous nous nous interpellons, on se rassemble, on crie « regarde, regarde », « des chameaux ! » dit celui-ci ; « non, des yaks ! » dit celui-là.

Une chose certaine est qu’à sept ou huit kilomètres monte lentement vers l’est la file d’une caravane. Je puis distinguer à la lorgnette que ce sont des bêtes chargées conduites par des cavaliers. Nous concluons de l’allure régulière et du bel ordre de marche que c’est une caravane de chameaux.

Immédiatement nous ordonnons à Abdoullah et Akhan, notre Chinois, de joindre à tout prix ces voyageurs, que nous supposons être des pèlerins de la suite du khan des Torgoutes qui a passé récemment par le Lob Nor. Ils les questionneront et examineront l’état des bêtes. Tandis qu’ils poursuivent avec ardeur les pèlerins, nous continuons gaiement notre route et les langues vont leur train. Personne qui ne voie l’avenir en beau.

Puis nous entrons dans le défilé de l’Ouzoun Tchor. Il se rétrécit à mesure qu’on s’élève. La caravane vient de le traverser. Ses chameaux ont laissé sur la terre molle de belles empreintes. Et cela prouve qu’on peut voyager plus loin avec des chameaux. Mais de quel côté se dirigent les traces ?

Nous retrouvons aussi celles des chasseurs lobis, il est probable qu’ils n’ont pas vu les pèlerins.