A examiner le terrain, nous perdons un peu de temps et cela permet à nos Lobis de nous devancer et d’arriver à la sortie du défilé. Ils n’ont pas repris la route des pèlerins, dont les traces suivent un sentier facile à travers les collines à droite du défilé.
Notre premier mouvement est de faire rétrograder l’avant-garde et de prendre cette nouvelle route. Mais Abdoullah Ousta nous en détourne.
« La route est très mauvaise, je vous assure, très mauvaise. »
Nous ne le croyons pas, mais nous suivons son conseil en pensant qu’il est bon d’attendre le retour des deux hommes envoyés aux renseignements, et qu’il ne nous sera pas difficile de retrouver cette piste.
Le défilé aboutit à une passe d’où nous descendons par un plateau que l’on nomme Tchimène : c’est le commencement de la chaîne de même nom que nous devinons au sud dans la brume.
Nous trottons sur un plateau dénudé, mais sans pierres ; la route est excellente. Puis nous descendons vers la plaine de Tchimène en longeant des contreforts. Tout à coup deux cavaliers, montés sur des chameaux, sortent d’un pli de terrain, à portée de lorgnette. On distingue leur fusil en bandoulière et je ne sais quoi battant les flancs de leur monture. Il est visible que ces gens nous ont aperçus et qu’ils sont effrayés, car ils s’éloignent au petit trop, allure dangereuse pour les bêtes sur les hauts plateaux. Nous supposons que ces deux voyageurs rejoignent la caravane que nous avons aperçue, et Dedeken, qui parle un peu le mogol, se met à leur poursuite de toute la vitesse de son cheval. Il les atteint, les questionne et revient vite nous conter ce qu’il a appris. Ce sont deux Torgoutes appartenant à la caravane que nous avons aperçue. La viande manquait ; ils se sont détachés de la troupe, ils ont chassé et ont tué un yak. Ils l’ont dépecé et ils emportent les meilleurs morceaux pour leurs frères. C’étaient ces quartiers de viande que je voyais ballotter suspendus à l’arçon des selles. Ils viennent du Tibet, de Lhaça, où ils ont été prier le grand lama. Ils ont demandé à Dedeken où nous allions, et il a prudemment répondu que nous voulions chasser du côté de l’est, du côté du Se-tchouen.
A la direction qu’Abdoullah Ousta nous fait prendre vers l’est, il est clair qu’il veut nous mener à Tchong-iar et de là au Tsaïdam. Demain nous modifierons l’itinéraire.
Nous campons sur une sorte de terrasse au milieu de quelques bouquets de broussailles. La nuit étant obscure et nos chameaux n’étant pas encore arrivés, nous allumons un buisson, la flamme s’élance et comme un phare montre le port.
Abdoullah et notre Chinois arrivent les derniers. Nous les pressons de questions. Ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils ont compté vingt et un chameaux portant des coffres protégés par des peaux de bêtes. Ils ont reconnu que ces chameaux étaient de race kalmouk, qu’ils avaient fait une longue route : ils étaient maigres, les harnais étaient usés et l’enveloppe des charges gardait les traces des intempéries. Mais les pieds des bêtes n’étaient ni gercés, ni écorchés outre mesure, et à cela on voyait que la route ne devait pas être caillouteuse.
Le seul cavalier de la caravane était un homme voilé, un lama à moustache grise, qui daigna leur parler du haut de son chameau, sans vouloir leur donner de renseignements. Il leur affirma qu’il revenait du Tsaïdam, d’un endroit appelé Timourlik, et qu’il se dirigeait sur Abdallah. Il ne leur avoua pas qu’il venait du Tibet, et à brûle-pourpoint il leur posa cette question :