Il s'arrêta, passa la main sur ses yeux.
—Qu'avez-vous? demanda Madeleine.
—Jamais je n'ai pu pénétrer dans un cimetière sans être ému; mais nulle part comme en celui-ci, entre toutes ces images du néant et cette exubérance de la nature, je n'avais senti plus vivement combien sont voisines la mort et la vie. En entrant ici, je me suis vu pareil aux seigneurs de la fresque de Pise, qui, au retour d'une chasse, après avoir savouré la joie de vivre et les parfums des bois, rencontrant des cadavres, respirent la pourriture et la mort. Et je me suis souvenu d'une idée de Barrès, qui regrettait que les cimetières de ces villages ne fussent pas situés au bord même des lacs, pour qu'ils puissent recevoir les caresses des vagues rejetées sur les rives par les barques joyeuses. Ces visions de la mort doubleraient le plaisir des couples amoureux et leur donneraient l'exaltation qu'éprouvent les amants vénitiens, quand ils se signent au passage de leur gondole devant les murs rouges de San Michele, ou errent, en se tenant par la main, sous les ifs funéraires de l'île franciscaine. Il est bien naturel, en effet, que la volupté s'accroisse lorsqu'on songe qu'elle est périssable et que la seconde qui vient peut à jamais la ravir. Ah! qu'ils étaient prévoyants, ces amants d'autrefois qui donnaient en cadeau à leur maîtresse un memento-mori! Le petit squelette délicatement ciselé, tournant à chaque instant leur méditation vers la mort, rendait plus ardent leur désir.
Madeleine, sans rien dire, la tête baissée, marchait aux côtés de René. Elle aussi subissait violemment le contraste du décor à la fois funèbre et voluptueux. Et les paroles du jeune homme lui donnaient comme un étourdissement.
—N'est-ce pas Michelet, demanda-t-elle, qui conduisait sa fiancée au Père-Lachaise pour lui parler d'amour parmi les tombes?
—Oui. L'amour se plaît dans le voisinage de la mort; et, souvent, tous deux marchent la main dans la main, la main tiède et rose de l'amour dans les doigts décharnés de la mort. Je ne sais où j'ai lu que Don Juan commanda à Valdès Léal ce tableau, qui est à la Caridad de Séville, où l'on voit un évêque et un gentilhomme couchés dans leurs cercueils, dévorés par des larves immondes, minutieusement reproduites; l'amant des mille et trois se plaisait, assure-t-on, à exacerber la volupté de ses regrets en imaginant son beau visage, qu'il avait vu tant de fois se refléter dans des prunelles luisantes de désir, pareillement décomposé et mangé par les vers. Quand Henri Heine nous parle, dans ses Mémoires, de son amour pour la fille du bourreau de Düsseldorf, il se rappelle surtout les tresses de ses cheveux, ces tresses si rouges qu'elles avaient des reflets de sang et si longues qu'elles pouvaient se nouer sous le menton de la jeune fille en lui donnant l'aspect d'une décapitée... Mais nulle part la mort et la volupté ne sont moins séparables qu'ici. Je regrette de n'avoir pas apporté les œuvres de Leopardi; je vous aurais lu le poème où le solitaire de Recanati proclame la douloureuse fraternité de l'amour et de la mort, dans des vers de facture si sévère qu'ils rappellent les paysages du triste pays des Marches. "Nés en même temps, l'amour et la mort sont frères." Cette idée fut toujours chère aux âmes italiennes. Déjà Dante, au cours de la Vita Nuova, exalte sa passion en imaginant Béatrice recouverte d'un linceul; et déjà, sur les vieux murs du campo santo de Pise, dans ce Triomphe de la Mort, dont je vous parlais tout à l'heure, derrière la virago aux ailes de chauve-souris, le peintre a mis un bosquet touffu où, à l'ombre dorée des orangers, comme en une scène galante du Décaméron, des amants insouciants se divertissait et savourent les plaisirs de l'amour.
Ils étaient arrivés au bout d'une allée. Un arbousier, en plein soleil, couvert de baies rouges, semblait un arbre de corail. Sur une tombe, entourée d'une riche balustrade de marbre, un saule laissait mollement tomber les pleurs de son feuillage. À côté, la longue chevelure d'un eucalyptus ondoyait au vent avec des reflets argentés. L'odeur vanillée d'un laurier-rose ombrageant une tombe se mêlait à l'odeur âcre des buis et des cyprès. Par bouffées, le vent leur apportait les senteurs des jardins proches.
—Ah! dit-elle, ces parfums... ici...
Elle prononça ces mots d'une façon si tramante que René eut la sensation d'un frôlement charnel. Puis elle se redressa, gonfla ses narines pour mieux aspirer les arômes troublants. Ses lèvres s'entr'ouvrirent.
—Ah! dit-elle encore.