III
[CIMETIÈRE ITALIEN]
Comme ils passaient devant la porte d'un cimetière, Mme Fréneuse dit:
—Entrons un moment, voulez-vous?
Lucile, souffrante ce jour-là, avait préféré ne pas prendre part à la promenade qu'ils faisaient tous les trois, chaque jour, sur les rives du lac. René et Madeleine étaient partis, un peu gênés à l'idée qu'ils devaient rester loin d'elle pendant quelques heures; puis le malaise s'était dissipé dans la clarté radieuse du matin, et une sorte d'ivresse les avait peu à peu gagnés d'être libres et seuls pour la première fois. Mais ils évitaient de traduire, par des paroles ou des regards, les émotions qu'ils ressentaient.
René poussa la porte. Madeleine entra devant lui et se signa. Le cimetière était désert. Seul, un vol de moineaux s'enfuit à leur approche, avec des piaillements aigus. Infatigables gardiens, les cyprès funèbres veillaient sur les morts; leurs glaives endeuillés s'élevaient, en un morne et rigide alignement, le long des allées bordées de buis. Entre leurs troncs noirs se dressaient les marbres clairs des monuments mortuaires ou d'humbles croix de bois. Des grilles entouraient les tombes; des feuillages et des fleurs s'accrochaient aux fers déjà rouillés.
—Comme on doit mieux dormir ici, dit René, que dans ces modernes et somptueux cimetières où s'étale si affreusement le mauvais goût des Italiens d'aujourd'hui! Il me serait dur de penser que je reposerai un jour au milieu de ces hommes en redingote de marbre et de ces femmes en robes à volants, pleurant et minaudant, un mouchoir à la main, dans ces attitudes de grossier réalisme bourgeois qui rappelle les bonshommes de cire du musée Grévin. Combien l'ombre de ces cyprès doit être plus légère et plus douce!
—Moi, dit Madeleine, j'ai toujours fait le rêve d'être enterrée dans un de ces petits enclos funèbres où les paysans dauphinois ensevelissent leurs morts, au milieu même des champs où ils vécurent.
Autour du cimetière et sur les terrasses lumineuses qui s'étageaient au-dessus de lui, les arbustes en fleurs, les lauriers-roses, les arbres chargés de fruits, les mûriers, les oliviers d'argent terni, les orangers déployaient leur végétation luxuriante. Des vignes grimpaient aux troncs des arbres; quelques treilles n'avaient pas encore été vendangées, et les raisins trop mûrs, gonflés à éclater, répandaient une odeur lourde. La breva, qui commençait à souffler, traînait après elle les senteurs des jardins sur lesquels elle avait passé. La vie partout triomphait. Sous les cyprès s'élançant vers le ciel comme des prières, régnaient, au contraire, une paix claustrale, un silence de mort. Et, de ce contraste, un trouble étrange venait à René.