Ils s'approchèrent et se serrèrent l'un contre l'autre. Ils eurent comme un enivrement subit à ce nouveau contact plus complet. Ils goûtèrent la volupté d'un plaisir défendu. Le spectacle achevait de les griser. C'était pour eux un besoin physique de crier è chaque instant leur admiration.
La ligne s'était élevée peu à peu et courait maintenant sur le plateau. À travers les minuscules bois de pins, la baie de Douarnenez déployait sa courbe immense; presque en face d'eux, le Méné Hom la dominait de sa haute masse noire. Tout au bout de l'arc de cercle, le cap de la Chèvre se dessinait. Une large bande d'un rouge écarlate barrait l'horizon. Au-dessus d'elle, par une série de raies multicolores, plus étroites et plus mobiles, le ciel et l'océan se joignaient, et, dans le flamboiement universel, se distinguaient à peine l'un de l'autre. À mesure que le soleil déclinait, des nuages se formaient, très bas, comme sortant de l'eau, qui faisaient autant de taches sombres pareilles à des îles féeriques brusquement surgies. Une ligne de montagnes inconnues se découpait dans l'embrasement du ciel; et, par moments, le cap de la Chèvre, la côte de la baie, le Méné Hom lui-même, se confondaient avec les terres nouvelles et semblaient faire partie de ce paysage de légende.
Hélène et Maurice subissaient le mirage et se croyaient transportés sur les rives ignorées d'une mer tropicale, parmi des îles d'améthyste et d'émeraude, dans un de ces archipels de feu que les marins racontent avoir parfois aperçus, par les nuits pleines de lune, dans un halo fugitif.
—Ne vous semble-t-il pas, leur demanda Mauroy, que voici une merveilleuse et éclatante fresque de Puvis de Chavannes? Sur ce fond d'or et de pourpre, se dressent les tiges grêles de ces arbres qui lui étaient chers, de ces pins maritimes dont les grands troncs décharnés sont couronnés seulement d'une élégante touffe de feuillage. Oui, en vérité, ce train sacrilège traverse le bois sacré des muses. Je m'attends è voir une nymphe bondir derrière ces haies. J'aurais voulu que Puvis vînt sur les bords de cette mer où, depuis la naissance du monde, se couche, chaque soir, le soleil, et qu'il illustrât la légende de Tristan et d'Iseut. Les deux amants, tendrement enlacés, auraient passé dans ce paysage, qui paraît un décor de théâtre tant il est net et coloré, et qui cependant aurait été véridique, puisque Tristan et Iseut vécurent ici ou sur des bords semblables de cette même mer... Tenez, voici peut-être le bois de pins où le bon roi Marke les surprit, un jour, endormis côte à côte. Vous connaissez la scène adorable du vieux poème: Marke s'arrête, furieux, prêt à la vengeance; mais bientôt la pitié succède à la haine; Tristan est si beau, Iseut est si belle, qu'il s'attendrit; et, comme un rais de soleil tombe à travers le branchage sur le visage d'Iseut, il bouche avec son gant la fente par où passe le rayon...
Hélène et Maurice tressaillirent et se sentirent rougir. Une sorte d'embrasement pareil à celui du ciel et de la mer s'empara d'eux, et ils s'éloignèrent l'un de l'autre, presque étourdis.
Le soleil entrait alors dans l'océan, énorme, prodigieux, démesurément agrandi, éclaboussant l'air et l'eau de gerbes de flammes et d'étincelles. Tout l'horizon flamboyait dans une immense réverbération d'incendie. Pendant un moment, le ciel fut illuminé d'un rouge si vif qu'il donna l'impression de lueurs sanglantes. Puis, peu è peu, les tons violents s'adoucirent, décrurent progressivement jusqu'à la ligne de rencontre de l'air et de l'eau.
Quand ils débarquèrent à Audierne, la nuit était à peu près tombée. Du côté du couchant seulement, derrière la colline à laquelle est adossé le bourg, le ciel avait encore des traînées écarlates et faisait songer à je ne sais quelle forge où l'on travaillerait la nuit...
*
* *
L'étroit plateau qui rattache la pointe du Raz à la terre n'est qu'un morne désert granitique où le roc est à nu, où rien ne pousse, pas même un arbuste, pas même une plante. Devant soi, en droite ligne, comme continuant la pointe du Raz, des roches aux noms barbares, Gorlégreiz, Gorlébella, d'autres encore, parsèment le terrible chenal "que jamais marin ne traversa sans avoir eu peur ou mal," suivant le dicton du pays; derrière elles, se dessine la côte plate de l'île de Sein; puis, plus rien, l'infini, la mer sauvage, à perte de vue. Au nord, la baie des Trépassés, au fond de laquelle miroite l'étang de Laoual, sur l'emplacement où fut autrefois Is la maudite; puis la pointe de Van, le cap de la Chèvre, et, tout è fait à l'horizon, la pointe Saint-Mathieu, au large de laquelle on devine Ouessant. Au sud, s'étale l'arc de cercle de la baie d'Audierne, inhospitalière et rude, jusqu'aux rochers de Penmarc'h, où, par les nuits sans brume, on voit briller le phare d'Eckmühl.
Aucun autre rivage, si ce n'est la côte méridionale de l'île de Groix, ne donne la même impression farouche et grandiose. On se sent le jouet de forces mystérieuses et inconnues. Il semble que la fatalité seule soit maîtresse des hommes. C'est là que l'on peut le mieux se faire une idée de l'âme celtique. Au sein de cette âpre nature, les événements prennent un caractère inexorable. L'amour et la mort surtout y paraissent toujours voulus par quelque inflexible divinité. L'homme est ballotté au gré des mobiles destins, comme une barque au caprice des vagues. Pour lui, rien n'est fixe, rien n'est assuré, et chaque lendemain devient une anxieuse interrogation. Il vit dans une perpétuelle méfiance. L'eau, l'air, tout est son ennemi. Le sol lui-même, parfois, ne lui offre qu'une douteuse sécurité. Certaines terres basses s'effondrent et disparaissent à chaque raz de marée: un jour viendra, par exemple, où Penmarc'h ne sera plus, comme Is, qu'une cité marine dormant au fond des eaux d'un sommeil tourmenté; et parfois, par les nuits calmes, les pauvres marins errants tressailliront, en entendant de lointaines cloches sonner à d'invisibles clochers... Ce caractère fatal est le meilleur argument en faveur de l'origine celtique de la légende de Tristan et Iseut. Ce paysage, cette mer, ce ciel, cette atmosphère, toute cette nature en un mot est la preuve vivante qu'elle ne pouvait naître que sur ces bords ou sur les rivages pareils de la Cornouaille anglaise, dont la côte a tant de ressemblance avec celle-ci qu'elle paraît être sa sœur jumelle. En apercevant ces caps sauvages, ces énormes rochers, cette mer aux vagues fantastiques et aux marées inconnues d'eux, on dit que les légionnaires de César s'écrièrent: "Ici finit l'empire de nos dieux!" C'est cette même impression de teneur et d'effroi que nous éprouvons encore, nous autres, Latins; mais cette nature farouche s'harmonise entièrement avec les ardeurs impétueuses et toujours inassouvies de l'âme celte. Elle est bien fille du sol gaélique, cette poésie triste et pénétrante où l'amour devient le centre même de la vie. Alors que, sous des deux plus sereins, l'amour est surtout chose gaie, légère, frivole et sans lendemain, il est ici un sentiment douloureux et passionné, profond et terrible, tumultueux comme l'Océan. La légende de Tristan et d'Iseut a toutes les fureurs de cette mer, personnage d'ailleurs toujours présent et actif dans le drame. C'est sur elle, pendant une traversée, que les amants boivent le breuvage magique; c'est en face d'elle que s'écoule leur vie amoureuse, incertaine et agitée comme elle; c'est elle qui les sépare aux jours d'exil; c'est elle aussi qui les réunit et ramène Iseut vers Tristan qui se meurt. Le navire portant la blonde fille d'Irlande a passé devant ces rivages et doublé ce cap redoutable. Et là-bas, vers le sud, cette tache claire à peine perceptible: ce sont les rochers de Penmarc'h, sur lesquels Tristan se faisait porter chaque jour, pour voir apparaître de plus loin la blanche voile d'allégresse...