Elle s'appuya un instant contre le rebord de la tombe. Il restait immobile près d'elle. Une ombre lumineuse et fleurie flottait autour d'eux. Puis ils sortirent du cimetière. Elle avançait lentement, la tête basse, très pâle, exsangue. Il marchait à côté d'elle, n'osant pas la regarder, n'osant pas parler; par moments, il sentait ses jambes fléchir sous lui.

IV

[MATIN EN MONTAGNE]

Au sortir de l'allée que bordait une double haie de hauts buis, et avant de s'engager dans le bois, René se retourna une dernière fois vers la maison qui semblait dormir encore. Quoique le soleil levant illuminât la façade d'une clarté déjà vive, toutes les fenêtres étaient closes; mais, de la ferme, à côté d'elle, montaient les bruits familiers de l'éveil matinal et des préparatifs pour les travaux des champs. Les coqs lançaient au ciel leurs appels éclatants. Sur le toit, les pigeons secouaient leurs ailes engourdies et commençaient à roucouler leur plainte monotone. Des chevaux, dans la cour, piaffaient bruyamment et parfois hennissaient, en proie à cet enivrement que les matins d'été versent à tous les êtres, aux animaux comme aux hommes, aux plantes mêmes qui semblent, au sortir du sommeil nocturne, s'étirer nerveusement et se tendre vers la radieuse lumière.

La brume estompait encore les contours des montagnes. C'était une matinée d'une pureté paradisiaque, comme il y en a parfois dans les Alpes, une matinée pareille à celles qui devaient luire à l'aube des temps, avant la naissance de l'homme. Toute la nature souriait à la vie, joyeusement, allègrement, sans cette langueur et ces hésitations des réveils de l'homme qui paraît redouter d'avance ce que le jour qui se lève va lui apporter de douleurs et de maux.

René traversa rapidement le petit bois qui, de tous les côtés, sauf vers la ferme, entourait la maison. Aux aiguilles des pins pendaient des gouttelettes de rosée que les rayons du soleil, donnant obliquement sur elles, faisaient briller comme des grains de cristal. Un duvet impalpable commençait à verdir les troncs des plus vieux chênes. Au sortir du bois, la pelouse recouvrait la montagne et la vêtait d'une souple tunique d'émeraude. Le gazon n'était traversé par aucun sentier; de loin en loin, montaient, dans la transparence de l'air, quelques massifs d'arbres distribués avec tant de grâce que l'on sentait bien que nulle main ne les avait semés, mais qu'ils avaient germé seuls, au caprice des vents. L'herbe était si haute et si drue qu'elle donnait l'impression d'une mousse épaisse, douce comme du velours frappé. Bien que l'on fût au début d'août, l'été frais et pluvieux n'avait pas fané toutes les fleurs; on rencontrait quelques retardataires, des épervières orangées, des soldanelles, des lis martagons dressant, comme un turban, leur corolle rouge. Par endroits, des touffes serrées de gentianes faisaient de larges taches bleues.

Une ivresse vint à René d'aller ainsi à l'aventure, dans le matin vermeil, sur cette pelouse humide où le jour naissant allumait toute une gamme de verts étincelants. Les alouettes se levaient devant lui, lançant au ciel leur joyeuse chanson. L'air vif des cimes, chargé de senteurs résineuses, le grisait ainsi que des gorgées d'élixir. Il lui semblait que son être s'épanouissait, qu'un afflux de sève gonflait ses muscles et précipitait le cours de son sang. Ô volupté des heures matinales, dans le virginal décor de l'éveil des choses, sur les montagnes ensoleillées! Toute la splendeur des horizons entre par les yeux dans l'âme, et chaque sensation devient jouissance. Les feuillages qui tremblent et luisent, le murmure du vent chantant dans les arbres, les parfums de la prairie en fleurs, les jeux de lumière, les lointains grelots d'un troupeau, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude que, souvent, on en est oppressé. Les lèvres et les poumons hument avec délices un air irrespiré. La pensée erre et bondit dans l'espace, libre et sans entrave, se pose au hasard sur les choses; on finit par oublier sa personnalité et l'on sent en soi la vie universelle. On perçoit tous les souffles, tous les bruissements, tous les chuchotements des milliers de voix imperceptibles dont est tramé le silence des bois. Le cœur s'ouvre si largement que l'univers ne suffirait pas à l'emplir. On frémit pour une feuille qui tombe, un oiseau qui passe, un bourdonnement d'insecte, une odeur plus pénétrante... Enivrement merveilleux qui, parfois, devient presque du délire... Tu les as connues, ô Jean-Jacques, ces ivresses d'un cœur ardent qui s'exalte dans la nature, loin des hommes, ivresses passagères, mais si intenses, qu'elles font vibrer nos fibres les plus secrètes et nous révèlent, mieux que les livres des philosophes, l'infini qui est en nous.

René s'arrêta sous les ombrages d'un bosquet de pins, à la lisière du plateau de Vouillant, d'où la vue embrasse, par-dessus le Drac, toute la plaine du Grésivaudan. La brume s'était déjà dissipée et les pics de la Chartreuse se détachaient nettement sur le ciel. Le soleil encore bas à l'horizon, éblouissant, ne permettait pas de voir, dans leur magnifique développement, les grandes Alpes, de Taillefer jusqu'au Mont-Blanc. L'air était pourtant si pur qu'on distinguait la croix plantée au sommet de Chanrousse. Le vent qui, chaque matin, se lève quand l'aube point, était tombé. Mais, parfois, un souffle, venu on ne savait d'où, courbait les pins. Un bruissement musical, pareil au bourdonnement de ruches en pleine activité, allait d'arbre en arbre avec une majestueuse lenteur et s'éteignait peu à peu dans les lointains feuillages. Alors, une paix grave régnait. Des bruits assourdis, le murmure du Drac, le sifflet d'un train montaient seuls de la vallée. Très haut, une troupe de milans en chasse tournoyait avec des cris aigus. Toutes les senteurs des cimes et des prairies flottaient dans l'air léger...