VI
[SOUVENIRS D'ENFANCE]
Il marcha longtemps sous les arceaux de verdure d'une allée touffue; puis, l'ombre étant trop épaisse et trop fraîche, il s'assit au bord d'une prairie ensoleillée, contre le tronc d'un vieux chêne. Des cyprès, devant lui, montaient haut dans le ciel et s'y découpaient en lignes nettes; leurs cimes, bruissant continuellement d'un murmure sonore, lui rappelèrent un vers de Théocrite qu'il se plut à répéter à haute voix. Parfois, quand le vent cessait tout à fait, mille bruits presque imperceptibles lui arrivaient. Un gland tombait. Une mouche volait près de lui avec un bourdonnement musical. De lourdes guêpes s'enfonçaient d'un vol bruyant dans les calices des fleurs. Un scarabée soulevait une feuille morte. De petits papillons blancs le frôlaient au visage, remuant avec peine leurs ailes souples et silencieuses, déjà exténués par la chaleur. Il ferma les yeux. Et, peu à peu, il fut pris d'une de ces émotions étranges, dont on ne peut dire la cause et qu'on essaie vainement de surmonter. Comme en un songe prestigieux, tout ce qui l'entourait avait disparu. Par l'effet d'un mirage subit, pareil à cette fata morgana qui se produit, à certains jours de grande lumière, sur les côtes de Reggio, et transporte les marins éblouis vers d'irréels rivages, il se retrouvait sur la terrasse brûlée de soleil où, souvent, pendant les longues journées d'août, il restait allongé et rêvait. Il ressentait le même émoi qu'alors, cet émoi inexplicable, sorte d'effroi panique, qui vient de l'immobile clarté de midi, du silence absolu des choses environnantes, de la torpeur complète de la nature. Les souvenirs d'enfance reviennent souvent ainsi, avec la plus extraordinaire netteté. Un souffle, un parfum, le son d'une voix, une sensation de bien-être et de chaleur suffisent pour vous rappeler un de ces instants passés; et, tout aussitôt, comme par un déclenchement automatique, vous voyez, vous sentez, vous attendez, comme vous avez vu, senti, entendu à cette minute-là. Il semble que le cœur batte des mêmes palpitations. Devant vous, toutes choses sont comme alors. Le même arbre incline la même branche. La même rose trop lourde s'effeuille. Le même nuage fait la même ombre mobile sur l'allée. La même haie de jasmins envoie la même odeur discrète et suave. Les mêmes cloches lointaines sonnent au même clocher... Et une envie de pleurer vous prend, car toujours ces réminiscences sont accompagnées d'une mélancolie poignante et grave qui va parfois jusqu'à l'angoisse. Est-ce un regret de ce qui fut et plus jamais ne sera? Est-ce qu'entre ces deux points identiques et pourtant si éloignés, nous souffrons de ne pouvoir saisir nos transformations intermédiaires, depuis l'enfant simple et bon que nous fûmes jusqu'à l'être compliqué que nous sommes? Est-ce tout simplement que la nature laisse des traces ineffaçables à cet âge avide où elle nous apparaît transfigurée par notre jeune imagination, peuplée de nos rêves et de nos chimères, à cet âge où le jeune Ruskin émerveillé, contemplant la plaine de Croydon s'écriait que les yeux lui sortaient de la tête? Toujours est-il que cette seule impression de campagne ensoleillée et silencieuse suffisait souvent à René pour lui rappeler la terrasse de la maison familiale d'où s'étaient envolés ses premiers rêves d'enfant. De même, il ne pouvait, au printemps, respirer le parfum des violettes sans revoir devant lui, avec une netteté qui allait jusqu'à l'illusion, le parc de son lycée au bord du Rhône, le grand parc qui lui paraissait alors un monde, et dont les longues allées, ombragées de marronniers aussi vieux que les vieilles murailles, prenaient des aspects redoutables et pleins de mystères... Ah! souvenirs d'enfance, pourquoi revenez-vous ainsi?
VII
[AVEC STENDHAL À PARME]
Je ne sais si Stendhal alla souvent à Parme et bien des invraisemblances dans son roman peuvent en faire douter; ce qui est certain, c'est qu'il n'oublia jamais le Corrège. "Qui n'a pas vu ses œuvres, déclare-t-il, ignore tout le pouvoir de la peinture. Les figures de Raphaël ont pour rivales les statues antiques. Comme l'amour féminin n'existait pas dans l'antiquité, le Corrège est sans rival. Mais, pour être digne de le comprendre, il faut s'être donné des ridicules au service de cette passion." Et voilà bien le secret de son admiration. S'il est vrai que, pour comprendre le Corrège, il faut s'être donné des ridicules au service de l'amour, nul n'était mieux qualifié que lui. Quand il passa pour la première fois à Parme, le 19 décembre 1816, et qu'il y découvrit les "fresques sublimes", il arrivait de Milan, les yeux, le cœur, l'esprit tout pleins de l'une des femmes qu'il a le plus aimées et qui jouèrent le plus grand rôle dans son existence. Il ne songeait qu'à cette Métilde Visconti ni qui lui avait paru "ressembler en beau à la charmante Hérodiade de Léonard de Vinci." Se doutait-il alors que, pendant neuf années, elle serait la plus ardente passion de sa vie, que, pendant neuf années, il mendierait son amour comme un affamé du pain, et qu'elle mourrait sans qu'il ait pu la posséder? Peut-être, inconsciemment, avait-il de tout cela une vague et secrète appréhension quand il déclarait, avec un amer regret, "qu'il n'avait jamais eu le talent de séduire qu'envers les femmes qu'il n'aimait pas du tout." Jamais, en tout cas, ne s'effaça le souvenir des vierges d'Allegri. Le 6 mai 1817, il fit le voyage de Corregio pour visiter la patrie du grand homme; il fut heureux d'y rencontrer "ses madones avec leurs beaux yeux si tendres qui courent les rues déguisées en paysannes." Et je crois bien que, tout en évoquant les rives langoureuses du lac de Côme, il revoyait la grâce des héroïnes corrégiennes, lorsqu'il trouvait des accents si émouvants pour rendre l'exaltation qui agitait la Sanseverina.
D'ailleurs, où cultiver mieux les passions de l'amour que dans cette ville de Parme, entourée de beaux remparts ombragés d'où l'on domine un immense horizon qui appelle le rêve et d'où la pensée, que n'arrête nulle barrière, peut s'élancer vers l'infini? Où songer mieux à la volupté que dans ce parc de la citadelle, où Stendhal enferme Fabrice del Dongo, et, mieux encore, sous les vieux marronniers du jardin de l'ancien palais ducal, où l'épouse trop oublieuse de Napoléon promena ses tardives ardeurs? Comme il vient vite aux lèvres le vers divin de Dante:
Tutti li miei pensier parlan damore!