Et comme elle est douce cette soirée d'été finissant dans les allées désertes! Sur les gazons, fleuris au printemps de pâles violettes, les grandes feuilles mortes découpées mettent un vêtement de rouille où luisent, par places, les taches dorées de l'oblique soleil. Perpétuant les deuils anciens, de lourdes glycines éveillent la mémoire des hôtes dont le souvenir rôde sous les bosquets. Au milieu d'une île qu'entoure un lac artificiel, s'élève un petit temple d'Arcadie chargé de nous rappeler, lui aussi, la fragilité des jours heureux. Ah! pourquoi donc, maintenant, ne puis-je chasser de mon esprit les vers de Laurent de Médicis, ce refrain du Triomphe de Bacchus et d'Ariane:

Quant'è bella giovinezza
Che si fugge tuttavia!
Chi vuol esser lieto, sia:
Di doman non c'è certezza.

Est-ce la tristesse du soir tombant? Est-ce la langueur de l'automne proche qui fait se serrer plus fort les mains? Mais, penché sur le lac, me voici rassuré. L'eau calme m'a renvoyé l'image tranquille du bonheur.

VIII

[LE SOIR
TOMBE SUR L'ADRIATIQUE]

Me voici donc au terme de ma route; et demain, je remonterai vers Venise, fidèle à l'annuel rendez-vous des noces de l'Automne et de l'Adriatique... Ah! quand on s'embarque, dans l'affairement du départ, au milieu du tumulte de la gare, quand on serre les mains des amis qui vous souhaitent bon voyage tout en vous enviant, il ne semble pas que cela doive être si court. On a tant de choses à voir, tant de villes à visiter, tant de joies en perspective! Et voici que tout s'est déroulé si vite, si vite, qu'on a l'impression d'avoir assisté à une séance de cinématographe... Dans quelques jours je repasserai les Alpes, le cœur serré par ce regret de quitter l'Italie qui étreignit jusqu'à Mme de Staël, et redisant après elle le vers qui lui vint aux lèvres, tandis qu'elle gravissait les lacets de la route du Cenis:

Vegno di loco ove tornar aesio...

Je ne m'étais arrêté qu'une fois à Rimini, il y a quelques années, entre deux trains, voulant avoir une idée du temple d'Alberti que je désirais depuis longtemps connaître. J'allais vers l'Ombrie, et je me souviens, ce même jour, d'un admirable crépuscule sur l'Adriatique et d'une entrée nocturne à Ancône... Il m'est facile d'en retrouver la date: c'était au mois d'août 1905, un jour d'éclipse de soleil. Je me vois encore sur la petite place de San Francesco, rassurant de mon mieux un groupe de vieilles femmes qui se lamentaient et s'affolaient à mesure que la lumière s'éteignait... Oh! devant cet arc d'Auguste, sous lequel plus de vingt siècles défilèrent, que sont quelques misérables années? Mais, pour nous, elles comptent autrement, tout au moins tandis que nous sommes encore, suivant l'image de Dante, parmi les vivants de cette vie qui n'est qu'une course à la mort,

...vivi
Del viver ch'è un correre alla morte.