Sur cette terre italienne, où tout est joie et volupté, où les heures coulent ainsi que de belles fontaines dont on voudrait pouvoir arrêter le cours, comme les jours passent, surtout lorsque la vraie jeunesse est finie, dès qu'on ne se borne plus à regarder devant soi et qu'on commence à se retourner! Tout à l'heure j'ai relu, sur la tombe d'Isotta, le sage avertissement: Tempus loquendi, tempus tacendi. Un jour vient, peut-être proche, où il n'y a plus qu'à se taire...
Avant que la nuit tombe, j'ai voulu revoir l'Adriatique qui, tant de fois, berça de son murmure mes rêves et mes espoirs. Tartanes et balancelles reviennent deux à deux, comme des couples amoureux, repliant leurs belles voiles lumineuses. Elles disparaissent derrière le môle où s'allume un feu. Avec le jour qui meurt, une brise tiède se lève, effleurant la peau comme une caresse. Ah! soirée de septembre sur la mer, triste douceur... Je ne sais quoi de grave est autour de nous. Le calme est tel que nous entendons battre nos cœurs. À peine, par moments, l'imperceptible bruit du flot qui se casse sur le sable mou. Et voici que, sans qu'on l'ait vu venir, la nuit est là. Une à une s'allument étoiles et planètes, tous ces astres que nous ne connaissons pas, dans nos villes aux maisons trop hautes, aux lueurs aveuglantes, et qui, en voyage, semblent vivre avec nous et nous suivre amicalement. Sur la rive, quelques lumières clignotent. Le son grêle d'un piano vient du grand hôtel déjà à peu près déserté. Une dernière barque rentre au port, glissant sur l'eau, silencieuse, comme un chat qui ferait patte de velours. Ah! soirée de septembre, triste douceur...
IX
[LA MAISON DE TITIEN]
Comment est-elle autant délaissée des touristes, cette Pieve di Cadore si pittoresque et si curieuse? Certes, l'auberge y est médiocre et les richesses artistiques presque nulles; mais peu de bourgs d'Italie peuvent se vanter d'une plus jolie situation. La ville est bâtie sur une sorte de coteau aux mamelons verts, tout fleuris de jardins, au milieu de pelouses et de bois. Pas un chemin, pas une rue qui ne monte et descende, tourne et retourne. L'unique petite place est elle-même en pente et de guingois; c'est tout juste si l'on a pu trouver un étroit terre-plein pour y dresser la statue de Titien sur le plan du vieil hôtel de ville qui, lui aussi, est de travers par rapport aux édifices qui bordent la place. Ceux-ci ont gardé leurs antiques et simples façades. À Pieve, le modernisme n'a rien gâté. On trouve encore, dans quelques régions de l'Italie, des coins qui n'ont pas bougé depuis des siècles, et dont les habitants conservent, comme le dit M. Paul Bourget, "un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable manie d'être au courant ne détruira pas de sitôt."
Un peu en contre-bas de la place, est la maison où naquit le plus illustre et le plus grand des peintres vénitiens. Nul décor n'était mieux fait pour exercer et séduire l'œil de celui qui devait être le premier des paysagistes et le maître incontesté de la couleur. Bâtie sur des hauteurs qu'entourent collines et pics, Pieve offre une incomparable variété de panoramas. Les jeux de lumière et d'ombre changent à chaque instant; le regard s'habitue à en saisir toutes les fugitives nuances. Chaque année, lorsque juillet torride faisait monter des canaux de Venise leurs miasmes de fièvre et leurs odeurs de soufre, ah! comme Titien avait la nostalgie de ces montagnes, de ces forêts, de ces prairies si reposantes aux regards fatigués! Pareil à ce prisonnier de Milton, qui, s'évadant un matin d'été, aperçoit dans la campagne mille choses ravissantes qu'il n'avait jamais remarquées, il éprouvait une joie d'enfant à découvrir de nouveau la nature. En sortant de chez lui, il gravissait la colline qui domine le cirque de Pieve et porté l'antique citadelle, gardienne du Cadore. Des chemins qui en font le tour, on a une série d'échappées sur les vallées qui s'allongent, à perte de vue, entre de hautes murailles vertes. De nombreux villages s'échelonnent comme des grains de corail le long du clair ruban des routes qui vont vers Auronzo, Bellune ou Cortina. Toutes les pentes sont tapissées de prés et de bois. La campagne n'est pas divisée en champs de cultures diverses; elle ressemble à un parc que l'on aurait dessiné ou plutôt conservé intact, tel que la nature le fit. Derrière les premiers coteaux, les montagnes surgissent. Et, vers le nord, les dominant toutes, se dressent les cimes dolomitiques de la chaîne des Marmarole,
le Marmarole care al Vecellio,
comme les appelle Carducci, gigantesque barrière de trois mille mètres qui protège Pieve contre les vents froids.
Ces Marmarole, Titien pouvait les contempler des fenêtres mêmes de sa maison. Par-dessus les toits du village et les premières hauteurs boisées, leurs arêtes se découpent sur le ciel d'une luminosité presque toujours intense. Il les voyait se vêtir dans l'aube de teintes pâles aux tons laiteux, et, le soir, flamboyer au crépuscule avec des reflets d'incendie. Mais ce n'étaient point seulement ces cimes dentelées qui séduisaient et hantaient son imagination. Tout le paysage cadorin revit dans ses œuvres: les rocs à pic où s'accrochent de maigres sapins, les prairies, les bois sombres, les villages sur les hauteurs ou le long de la Piave, et surtout les beaux types musclés des montagnards adonnés à l'exploitation des forêts. Les paysans qui rentrent du travail n'ont pas changé depuis le temps où il les peignit; ils se meuvent en quelque sorte dans l'éternel, suivant un rythme séculaire. Ils ont toujours la tête forte et la barbe puissante de ses apôtres. À l'auberge, un notable de la ville, qui discute avec un de ses fermiers, a les traits nobles, le vaste front, le poil rude, le regard aigu que Titien se donna dans ses portraits de Florence et de Berlin. Ah! comme il est bien de cette race qui, sur la route de Venise à Augsbourg, joint l'énergie du Nord à la finesse méridionale, de cette contrée où l'air vif, les habitudes de travail et de frugalité assurent de robustes santés! C'est un vrai fils du Cadore et ses compatriotes ont le droit de l'honorer. Après avoir mis une plaque sur l'humble maison où naquit "celui qui par l'art prépara l'indépendance de sa patrie," ils lui élevèrent un monument sobre et de bon goût,—une des meilleures statues modernes que je connaisse,—avec cette simple inscription: "À Titien, le Cadore."