À Tolède, un soir, devant le rude paysage qu'on découvre du haut de l'Alcazar, Théophile Gautier eut un moment de méditation profonde où, se sentant absent de lui-même et loin de tout, il déclare avoir douté de sa propre identité et n'être revenu à la réalité qu'en prenant un bain dans le Tage, au pont d'Alcantara. Sur ce même pont, où je grillais tout à l'heure, une bise aigre m'enlève tout désir d'imiter le bon Théo. Il suffit d'un nuage et d'un coup de vent pour que le froid remplace la fournaise. Souvent, au terrible et glacial norte qui arrive des plateaux de Castille, succède brusquement le non moins redoutable solano qui apporte toute la sécheresse des déserts africains. Tolède ne ménage guère les transitions. Je n'ai pas remis mon par-dessus que le soleil reparaît et qu'un nuage de poussière m'environne: ce sont les chèvres de la ville qui rentrent en un interminable troupeau. D'où viennent-elles et qu'ont-elles bien pu brouter sur les collines pierreuses où l'herbe rare semble avoir été léchée par un incendie? Pourtant, de l'autre côté de la ville, il y a un semblant de campagne où fleurissent de maigres arbres fruitiers. Je remarque même un champ tout planté de pêchers roses; au milieu de cette âpre nature, ils ont la tristesse des exilés, comme ceux que j'aperçus, l'autre jour, à Barcelone, sur les flancs du sinistre Montjuich. À la teinte plus pâle de leurs fleurs, je reconnais aussi quelques abricotiers: mais comment leurs fruits ont-ils pu acquérir une si lointaine renommée? On compterait facilement les arbres. Peut-être y eut-il un temps où ces contrées furent fertiles: l'Espagne romaine était un des greniers de l'Empire. Aujourd'hui, les paysans disent qu'une alouette, pour traverser les Castilles, doit emporter son grain. Les gens de Tolède en sont arrivés à être fiers de leurs cigarrales, petits enclos brûlés de soleil, séparés les uns des autres par des tas de pierres, pauvres vergers presque sans ombre et plus poussiéreux que les bastides de notre Provence... Où trouver le renouveau avec ses doux bruissements, ses feuilles luisantes, ses bourgeons vernis prêts à éclater, ses herbes naissantes que balance l'air tiède? Le printemps tolédan n'est guère, suivant les caprices du soleil, qu'un hiver qui se prolonge ou qu'un été trop tôt venu...
XII
[LE VILLAGE DE PÉTRARQUE]
C'est au milieu des collines Euganéennes, au pied du mont Ventolone qui le protège des vents, qu'est blotti le petit village d'Arquà où mourut Pétrarque. La route qui y conduit s'élève sur les pentes d'un cirque ensoleillé, où les vignes se mêlent aux figuiers et aux oliviers. Dans les jardins, lauriers, camélias et grenadiers poussent en pleine terre, drus et vigoureux.
J'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans le village du poète; mais je ne croyais pas être si vite près de lui. A peine ai-je fait quelques pas que je me trouve en présence de son tombeau. Qu'elle est saisissante cette place, devant la pauvre façade de l'église, avec ce simple sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre colonnes! Du bord de la terrasse, la vue s'étend sur les maisons du village et la campagne. D'un jardin en contre-bas, jaillissent deux cyprès, gardiens immobiles et muets qui veillent sur le cercueil. Au-dessous d'un buste en bronze, une épitaphe nous dit que ce tombeau renferme les ossements de Pétrarque.
N'eût-elle que ce tombeau, Arquà serait immortelle. Mais elle garde jalousement un autre souvenir: la maison où l'amant de Laure vécut ses dernières années. Pour y monter, le chemin est rude; il n'a pas dû changer depuis le jour où l'on descendit le glorieux cercueil, au milieu de la prosternation de tout un peuple, sur ces mêmes pavés, entre ces mêmes murs.
Devant la maison est un petit jardin, d'ailleurs assez récent, puisqu'il ne figure pas sur d'anciennes estampes; mais il n'est pas douteux qu'il devait en exister un presque semblable du temps de Pétrarque. Celui-ci chérissait ses arbres et ses fleurs autant que ses livres, ce qui n'est pas peu dire, si l'on se rappelle quel bibliophile il fut. L'un des premiers, il sentit vraiment la nature, et son surnom de silvanus indique bien ses goûts. Il a rédigé un traité de jardinage des plus détaillés. Une de ses lettres est datée de "l'ombrage d'un châtaignier." Avec l'âge, son amour pour la campagne s'accrut, ainsi qu'il arrive presque toujours. L'éclat des cités bruyantes ne tente guère les regards prêts à s'éteindre; rien n'est aussi doux aux vieillards que les rayons d'un beau soleil. C'est ce qu'a exprimé Byron dans les strophes de Childe Harold où il évoque Pétrarque. "Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui nous enseigne à mourir." Dans plusieurs de ses dernières lettres, le poète nous parle de son jardin, et surtout de l'arbre qui lui fut si cher, le laurier dont le feuillage l'avait couronné au Capitole et dont le nom lui rappelait l'amante inoubliée. Symbole de l'amour et de la gloire qu'il rechercha d'un zèle égal, Pétrarque chanta jusqu'à la fin le charme
Del dolce lauro e sua vista fiorita.
Un étroit escalier monte à une petite loggia soutenue par trois colonnes. Tout est exigu dans la maison, ainsi qu'il le fallait pour le vieillard ayant constamment besoin d'un appui à la portée de sa main. L'amant de la solitude n'avait pas hésité entre le palais que lui offrait Venise, en échange du don de ses livres, et le calme asile que lui proposa François de Carrare dans les monts Euganéens. "Oh! écrit-il à un de ses amis de Parme, si tu pouvais voir mon nouvel Hélicon, je suis sûr que tu ne voudrais plus le quitter." La maison, très simple, comprend un vestibule sur lequel ouvrent les différentes chambres; presque toutes ont un balcon d'où l'on embrasse, soit les collines étagées s'abritant l'une l'autre contre les vents, soit, par-dessus les toits du village, la plaine de Battaglia.