La demeure où vécut un écrivain parle toujours à notre sensibilité, surtout quand elle est dans un village, et mieux encore au milieu des champs. C'est que la nature ne change guère, et qu'après plusieurs siècles, nous retrouvons les mêmes montagnes et les mêmes fleuves, et, bien souvent, les mêmes forêts et les mêmes prairies. Peu d'années, au contraire, suffisent à altérer l'aspect d'une ville; et, quand la maison du poète est intacte, autour d'elle, tout s'est modifié. Comment reconstituer la physionomie et l'atmosphère de la Florence où vécut Dante? Tandis que, dans ce village de Pétrarque, rien n'a bougé. Les choses sont restées tellement pareilles que je ne puis, pensant à lui, les regarder sans émotion. Malgré les six siècles qui nous séparent, je vois, de cette loggia, exactement ce qu'il voyait. Par sa précision et son intimité, c'est un des pèlerinages littéraires les plus poignants qui soient. Mais peut-être a-t-il pour moi un charme particulier. Les meilleures journées de ma jeunesse, je les ai vécues au temps des vacances, sur la petite terrasse de la maison familiale qui domine un hameau et un médiocre paysage; j'y ai vu mon père emplir ses derniers regards des mêmes horizons sur lesquels je voudrais un jour fermer mes yeux... Et il m'est facile d'imaginer le poète contemplant le village et les coteaux couverts de vignes, saluant d'un mot aimable les paysans qui passent et ne comprennent pas comment ce vieillard courbé et tout blanc, si semblable aux autres vieillards, peut à la fois être si simple et si glorieux.

Ah! qu'elle est pathétique, cette maison où il vécut ses ultimes jours, tandis que la mort s'avançait vers lui! Mais que ne l'a-t-on conservée intacte, ou même vide, au lieu d'y avoir accumulé pêle-mêle les objets les plus divers et jusqu'à la momie de sa chatte préférée! Heureusement, à côté de la chambre à coucher, on a respecté la petite bibliothèque où Pétrarque aimait à se retirer. Là, il était tranquille et isolé. Il échappait aux importuns, aux visiteurs, à tous ceux qui interrompaient ses travaux. "Lire, écrire, méditer, sont encore, avoue-t-il, comme dans ma jeunesse, ma vie et mon plaisir. Je m'étonne seulement, après un tel labeur, de savoir si peu." Il sent que les heures comptent double et le pressent. "Je me hâte... il sera temps de dormir quand je reposerai sous la terre." Couché très tôt, comme les paysans d'Arquà, il se lève avant eux, au milieu de la nuit, allume la petite lampe suspendue au-dessus de son pupitre, et travaille jusqu'à l'aube. C'est là qu'un matin de juillet, ses domestiques l'aperçurent, courbé sur un livre. Comme ils le voyaient souvent dans cette attitude, ils n'y prêtèrent point attention. Pétrarque était mort. M. Pierre de Nolhac croit avoir retrouvé le manuscrit où s'arrêta sa main tremblante, sur un renvoi aux lettres de Cicéron; il suppose que Pétrarque se leva pour aller vérifier une référence et qu'il s'évanouit en se rasseyant. Je préfère l'ancienne version d'après laquelle sa tête serait retombée inerte sur les pages du Virgile qui ne le quittait jamais, même en voyage. Tous les lettrés connaissent le manuscrit sur vélin, annoté de sa main, qui fait la gloire de l'Ambrosienne. Il me plaît d'imaginer qu'il prit ce volume pour se distraire un instant de son travail d'érudition. Il lut quelques vers du poète qui était né de l'autre côté des collines Euganéennes; il entendit les alouettes lancer leur appel au jour nouveau; et il s'éteignit doucement, avec la nuit, comme une lampe sans huile expire aux fraîcheurs du matin. Ainsi le dernier souffle du chantre de Laure aurait effleuré les vers du cygne de Mantoue...

XIII

[LES JARDINS DE CHÂLONS]

J'avais entendu vanter les jardins de Châlons-sur-Marne; je ne les croyais pas aussi beaux. Remplis du frémissement de la radieuse matinée d'octobre, ils sont d'une véritable splendeur. Tout est en or, marronniers et platanes, hauts peupliers le long des canaux, pelouses et chemins uniformément recouverts d'un épais tapis de feuilles mortes dont la senteur pénétrante se mêle à l'odeur de la terre mouillée. D'autres feuilles en tombant se sont accrochées aux branches des arbustes qu'elles parent d'une imprévue floraison jaune. De tant refléter d'or, la petite rivière est toute dorée aussi. Seul, un immense hêtre pourpre troue cette symphonie de sa coulée de feu. Puis la féerie continue. La brume se dissipe peu à peu; le soleil pénètre dans les arbres, inonde le sol. C'est l'embrasement de l'or... Je félicite un vieux jardinier; mais il ne sait que s'excuser et se lamenter d'être seul pour lutter contre cet envahissement des feuilles; quand je lui dis qu'elles sont en ce moment la gloire de son parc, il me regarde d'un mauvais œil et s'éloigne.

Émouvante langueur des beaux matins d'octobre! J'évoque ce jardin de Lorraine dont nous parle Maurice Barrès. "Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute immobile, extrême instant de l'âme précaire des jardins." Je sais bien que la nature ne peut qu'ignorer nos angoisses; pourtant il y a des moments où sa sérénité indifférente nous semble un raffinement de cruauté. Et j'ai honte de savourer tant de calme beauté, quand je pense à tous ceux qui, près d'ici, au fond des tranchées, ne voient de ce grave automne qu'un ciel trop souvent inclément. Et je songe aussi à l'ami très cher, tombé de l'autre côté de l'Argonne, à la lisière d'un bois dont les feuilles étaient vertes encore, et qui ne verra pas cet automne... Ah! quelle ironie dans la mélodie de Schumann, que nous aimions tant tous les deux, et qui me revient comme une obsession: "De quelles délices m'ont parlé les bois jaunis..."

XIV

[LE LONG DE LA MER
ANNUNZIENNE]