À partir de Pesaro, la voie ferrée court le long de la grève, au milieu des cabines et des baigneurs étendus sur les plages au sable luisant. L'eau est si bleue, d'un bleu tellement intense, qu'elle a des reflets de métal et semble un bain chimique où les mains se teindraient d'azur en s'y plongeant. La mer est déjà orientale. Quand le vent souffle du sud-est, il vient directement de Grèce, tout chargé des parfums de la terre antique. Dans les voiles gonflées des tartanes palpite le Levant: jaunes ou rouges, rayées de larges barres brunes, leurs couleurs s'avivent et flamboient sur cette plaque de lapis-lazuli; quelques-unes arborent encore les emblèmes des pirates barbaresques, le croissant ou le soleil. "L'air est si pur que, parfois, aux fins de journées, les montagnes des côtes dalmates se dessinent nettement à l'horizon, à plus de quarante lieues. Je les revois encore, en ce crépuscule de septembre, se dressant comme des terres de rêve au-dessus de l'eau étincelante. Vers Ancône, le ciel était d'un violet sombre et tragique, bordé d'une bande écarlate. Les deux couleurs se heurtaient violemment, sans transition, sans gradation, comme les costumes moitié rouges et moitié bleus des pages du Pinturicchio..." Il me semble qu'elles sont d'hier ces lignes écrites il y a douze ans, lorsque j'aperçus pour la première fois l'Adriatique. Mais j'ai si souvent évoqué ce coucher de soleil que je n'ai qu'à fermer les yeux pour tout revoir, et le ciel, et la mer, et les barques lumineuses, et les nuages éclatants, comme il suffit de porter à l'oreille une coquille marine pour entendre le bruit des vagues qui la roulèrent pendant des siècles. Et je respire encore la brise de cette soirée passée sur le môle désert d'Ancône, éclairé par la lumière frémissante des constellations que, chaque nuit, et presque du même lieu de la terre, Leopardi contemplait "scintillantes sur le jardin paternel."

Avant d'aller voir Gabriele d'Annunzio à Venise, j'ai voulu faire un nouveau pèlerinage aux bords de cette Adriatique qu'il a si souvent et si magnifiquement chantée dans ses volumes de vers que j'ai emportés avec moi. Sur la page de garde de ses Laudi, je relis l'affectueuse dédicace où, de sa noble et haute écriture, le poète souhaite que la vie me soit toujours

come una spada fedele,
come un' acqua chiara.

Ah! combien je regrette la légende—plus belle que l'histoire—qui faisait naître Gabriele d'Annunzio, un matin de printemps, à bord d'une de ces paranzelle dont les voiles d'ocre et de carmin découpent leur triangle sur l'azur de l'eau ou du ciel! Mais enfin, comme le grand Celte de Saint-Malo, lui aussi était né "au bruit des vagues," au bruit de ces mêmes vagues qui viennent expirer le long de la voie ferrée. Le manteau du beau temps ne recouvrait alors que des campagnes pacifiques et une mer sans danger. Il n'en est plus de même aujourd'hui et je cherche en vain à l'horizon ces voiles dont j'attendais jadis le retour à chaque crépuscule. Depuis de longs mois, les petites villes de la côte ne s'endorment que d'un sommeil léger, sans cesse troublé par les alertes. Pescara notamment a été bombardée à plusieurs reprises. Ce n'est qu'un petit bourg insignifiant, dans un bas-fond, que je ne songerais guère à regarder de la portière, si mille souvenirs ne m'assaillaient aussitôt de toutes parts. Voici la plage où le jeune Gabriele respirait le vent du large. "Ah! quelle douce ivresse coulent dans mes veines les agrestes odeurs mêlées à l'air salin!" s'écriait-il au début de son Canto novo. Toujours la mer lui versa son baume fortifiant. "Divine gardienne, écrit-il, elle ondule devant ma porte; son chant a une vertu inconnue sur l'homme qui sait l'écouter."

Voici maintenant Francavilla, où il composa plusieurs de ses chefs-d'œuvre, près de l'étrange demeure du peintre Michetti; le site est superbe, entre la mer resplendissante et les collines lumineuses que dominent, à l'arrière, les sommets des Abruzzes. Tout autour, se déroulent les décors du Triomphe de la Mort: San Vito, le pays des genêts, l'ermitage qui s'élevait à mi-côte, dans un bosquet d'orangers et d'oliviers, en face d'une baie close par deux promontoires. Il me semble que, si j'errais un instant dans la campagne, je trouverais sans peine la petite maison, au fronton de laquelle Georges Aurispa avait écrit, dans le crépi frais, avec une pointe de roseau: Parva domus, magna quies. Et là-bas, n'est-ce pas Ortone, la blanche Ortone, pareille à une ville asiatique? Elle aussi fut récemment bombardée. Gabriele d'Annunzio la représenta, pendant une législature, au parlement italien. Tandis que le train avait un long arrêt en gare, j'ai tiré de mon sac le roman pour relire la magnifique description d'Ortone embrasée. "La ville en fête illuminait le ciel. Des fusées innombrables, partant d'un point central, se déployaient dans le ciel à la façon d'un large éventail d'or qui, lentement, de bas en haut, se dissolvait en une pluie d'étincelles éparses. On percevait un crépitement sourd, comme d'une fusillade lointaine, entrecoupé de coups plus graves que suivaient des explosions de bombes..." Je me suis arrêté, ne sachant plus si je lisais encore le roman ou le récit du dernier bombardement. Ironie des choses! Au feu d'artifice que regardaient les amants extasiés, ont succédé les lueurs des obus incendiaires. D'innocentes victimes paient la gloire du poète...

XV

[LES SOIRS DE SIENNE]

Charme des soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne! Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en fleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues. Barrès a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que l'on trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici. Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio; mais comment imaginer plus nobles places que celles "où les femmes de Sienne, en tirant l'eau du puits sous des arbres centenaires, embrassent un illustre horizon?"

Si vous aimez les impressions d'autrefois, allez sur le Campo désert, quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la silhouette immense du Mangia. La façade du palais, noyée d'ombre, prend un aspect redoutable, et la petite chapelle, plus sombre encore, a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo, dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire; mais je sais peu de villes où le rythme de la vie moderne se soit accordé au cadre ancien avec moins de changements. Qu'un enterrement, suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et s'engouffre dans une ruelle: vous voilà, sans effort, en plein trecento...