—Ah! Monsieur, me disent les paysans, tout est en retard; parfois, les amandiers sont en fleurs dès janvier...
Ils disent vrai: tout est en retard. Les boutons roses des pêchers pointent à peine au long des branches; les pétales frileux n'ont pas osé s'ouvrir. Cerisiers et poiriers, dans le verger, sont pareils à du bois mort.
Enfin, ce matin, un tiède soleil luit. La bise, qui soufflait des plateaux glacés du Vercors, s'est subitement apaisée. Le dôme de Glandaz s'arrondit dans l'azur. Au seuil de la ferme, les coqs lancent leurs appels. Des roucoulements langoureux s'échangent au pigeonnier. Une première fauvette chante dans le jardin qu'illumine le rouge éclatant d'un pommier du Japon. Je ne sais quoi me dit que le printemps arrive, le vrai printemps, pas celui du calendrier. Il n'est pas encore là; pourtant c'est lui déjà...
Qu'il fait bon marcher sur la grand'route! Des hauts peupliers tombent, par milliers, les chatons bruns, chenilles fauves sur le ruban clair du chemin. Le ciel se découpe à travers les squelettes tourmentés des noyers. Au bord des fossés, tapissés de violettes et de primevères, la dentelle blonde des osiers s'accroche au bois des prunelliers blancs. Les ramures des ormes, chargées de grains rouges, luisent au soleil comme des chapelets de corail foncé. Tels qu'une nichée de minuscules angoras, les bourgeons soyeux des saules grimpent le long des branches. Mille petites pousses d'un vert tendre sortent aux tiges rampantes des lierres. Sur le talus, les pervenches tournent vers la lumière leur corolle bleue, du beau bleu pâle des nuits de mai.
Une allée de chênes descend à la Drôme; leur feuillage rouillé fait une tache d'automne dans le renouveau. Il semble que les vieux arbres ne veuillent point se soumettre à la loi qui nous régit tous, nous comme eux, sauf, hélas! en ces sombres années où ce n'est plus, suivant l'image d'Homère, les feuilles mortes qui tombent pour faire place aux jeunes bourgeons. Les cloches de Pâques sonnent pourtant dans tous les villages de la vallée. Quand donc les hommes échangeront-ils le baiser de paix?
Parmi tant de printemps—je m'effraie à les compter—qui déjà me ramenèrent en ce coin du Dauphiné, je me rappelle un jour d'avril où, sans raison apparente, des images funèbres m'assaillirent. Était-ce un pressentiment du deuil qui devait me frapper l'année suivante, presque à la même époque? Ce matin, au contraire, mes poumons se dilatent. J'aspire à pleines gorgées les effluves printaniers. À chaque pas, des arômes montent vers moi, m'enveloppent d'invisibles caresses; tantôt je sens la résine, tantôt la violette, tantôt la lavande et le thym, parures de nos terrains pierreux. Doux parfums, ah! comme je vous reconnais tous! Et comme je m'enivre, ô buis, dans vos allées! J'aime votre odeur forte, cette odeur à la fois amère et sucrée qui évoque pour moi les jardins d'Italie, où, si souvent, je promenai mes rêves et mes espoirs. Ineffable volupté des heures ainsi vécues dans le décor familier, plus douce peut-être encore lorsqu'on songe à l'universel cataclysme, mais que l'on a un peu honte de savourer ainsi. Cependant, terre maternelle, n'ai-je pas été créé pour t'adorer et pour jouir de toi? Je ne serai jamais de ceux qui te meurtrissent sans respect et sans amour.
Les cloches se sont tues. Dans le vaste silence, que rythme seulement le bruit de la rivière, s'exhale comme une allégresse végétale. Partout, autour de moi, les germes lèvent, la sève court, les écorces se dilatent. C'est le miracle qui commence, le miracle annuel qui transforme les branches plus sèches que le bois des fagots en rameaux feuillus où s'abriteront les jeunes couvées. Les blés nouveaux à peine sortis de terre ondulent joyeusement à la moindre brise. Des frémissements passent dans la lumière blonde... Ah! délices, délices infinies! Exalte-toi, mon cœur, et bats plus fort en ma poitrine! Mais quoi? Des larmes sous mes paupières... Pourtant, ce n'est qu'un pauvre petit printemps, un pauvre printemps de rien du tout...