Murmures du vent dans les feuillages, de la mer sur la grève, du ruisseau sur les cailloux; frisselis des hauts peupliers, bruissements des grands chênes; cris éperdus des rossignols par les belles nuits de mai; vibrations lointaines des cloches quand s'allonge sur la plaine l'ombre mauve des coteaux; bourdonnements des soirs d'été criblés d'étoiles; imperceptibles rumeurs de la terre assoupie sous le lourd soleil d'août; préludes des matins en montagne, lorsque les bruits des vallées montent, légers et cristallins, dans l'air raréfié: tout en la nature est rythme ou sonorité, mélodie ou symphonie. Aux fins d'après-midi d'octobre, que de fois j'ai admiré des crépuscules rutilants, plus éclatants que la fanfare des cuivres wagnériens! Dans les allées régulières de jardins à la française, je me souviens d'avoir fredonné instinctivement l'andante ou l'allegro d'une sonate classique. Et souvent, à la lisière d'un bois rougeoyant à l'automne, je me suis arrêté brusquement devant un paysage si romantique et si passionné que le cœur de Schumann semblait y saigner encore...
Ces frémissements de l'espace, ces chuchotements des eaux et des feuillages, ces milliers et ces milliers de voix de la nature, où Platon entendait déjà la sublime harmonie de l'univers, nombreux sont les poètes ou les prosateurs qui tentèrent de les exprimer en leurs écrits. Mais ce sont les musiciens qui, de tous temps, surent le mieux transcrire cette langue mystérieuse de l'infini. Merveille du génie humain: enfermer l'univers dans des lignes tracées sur du papier... Quelques notes, des accords, une gamme qui court, une phrase qui chante—et le paysage surgit!
XVIII
[L'AUTOMNE À NOHANT]
L'automne est un "andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l'hiver." Cet andante, que célèbre George Sand au début de François le Champi, j'ai voulu l'entendre à Nohant même, en cette fin d'octobre qui prolonge, dans la tiédeur de ses ors, les belles journées d'un heureux été. J'ai voulu évoquer, dans son Berry, l'illustre romancière qui est encore là-bas, sur les bords de l'Indre, la "bonne dame de Nohant."
La Châtre, si souvent décrite par Sand, est une heureuse petite ville de l'ancienne France que le modernisme n'a presque pas gâtée. Peu de constructions neuves. Les rues tortueuses courent entre les maisons inégales, à pignons pointus, couverts de tuiles brunes que la mousse habille de velours vert. La couleur des pierres est en harmonie avec les teintes du paysage. Autrefois, quand le progrès des transports n'avait pas dérangé toutes choses, on bâtissait avec les matériaux de la région; ainsi, comme le note joliment André Beaunier, à propos du bourg de Guyenne où naquit Joubert, "les villages ne faisaient pas de tache dans la nature." La Châtre s'égaie de places que l'automne ouate de tapis d'or. Des jardins dorment à l'ombre des murs sur lesquels d'antiques cadrans disent la fuite lente des heures. Décors tout trouvés pour des romans provinciaux où les âmes ardentes et les caractères peu mobiles prennent un relief particulier.
J'erre à travers les rues, si grouillantes, paraît-il, les jours de marché, si tranquilles aujourd'hui. Que l'Indre est charmante, vue des ponts du Lion d'argent ou des Cabignats! Dans la brume s'estompe à moitié la tour carrée où la romancière emprisonne Mauprat. Voici la place de l'Abbaye qui domine la vallée de l'Indre, en face du coteau de la Rochaille dont le nom revient souvent dans ses récits. De là part le chemin qu'elle prenait presque toujours, quand elle rentrait à pied à Nohant.
Sous les ormes de la petite place, où elle se promenait encore il n'y a pas un demi-siècle, j'écoute, comme en un rêve, les souvenirs qu'égrènent pour moi les gens du pays. Ils évoquent la romancière avec tant d'ardeur et de précision qu'il me semble la voir s'avancer entre les arbres... Une minute de rêverie a fait le miracle... Oui, c'est bien elle, avec ses bandeaux et ses grands yeux pensifs. Sous la pluie d'or qui l'auréole, elle s'approche de moi et me sourit, comme on sourit à un ami inconnu dont l'émotion trahit l'admiration et le respect.
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