La Châtre n'est somme toute qu'un vaste village, et les dernières maisons des rues sont des fermes derrière lesquelles s'étendent les domaines ruraux. Il ne faut pas s'éloigner beaucoup pour se trouver en plein Berry agricole, au milieu des cultures où, hélas! je n'ai pas la chance d'entendre "brioler" les laboureurs. Depuis quatre ans, les vieux ne chantent plus en creusant les sillons, et les jeunes ne savent pas "la classique et solennelle cantilène qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry." Heureusement, la paix féconde va ramener les hommes dans les fermes. Malgré l'envahissement des procédés mécaniques, espérons que les tracteurs grinçants n'anéantiront pas complètement le poème des labours, et que, de cette plaine, monteront encore les chants magnifiques qui, par les après-midi et les crépuscules d'automne, semblaient l'âme sonore de la terre ivre de lumière et d'amour.

La journée, comme il arrive assez souvent en Berry, est brumeuse; rien de plus poétique, d'ailleurs, que ce brouillard léger qui estompe les lointains dans une sorte de buée grise. Voilà bien la Vallée-Noire que célébra George Sand; les moindres bois ont des apparences de forêts et l'on devine combien les légendes rustiques doivent facilement s'y emparer des imaginations populaires. Les premières fraîcheurs nocturnes ont déjà fait jaillir les colchiques dans les prés. Les noyers à moitié défeuillés prennent leur triste aspect d'hiver; ils dorment, immobiles, dans la tranquillité de l'air. Une paix grise recouvre la campagne. Cherchant à résumer l'impression que me donne cette rapide vision, j'inscris sur mon carnet une phrase que je retrouve, presque textuelle, au début de la Mare au Diable: "Il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses."

Mais j'ai hâte d'arriver au terme de mon pèlerinage, et j'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans Nohant. Jamais je n'ai vu un village qui m'ait semblé si minuscule. Quelques maisons précédées de jardins, la petite église, le mur et le portail du domaine de George Sand encadrent une place qu'ombragent quatre ormes et deux noyers. Décor charmant d'opéra-comique que l'or d'octobre enlumine. L'église surtout est fort pittoresque avec son auvent surbaisse, où l'on ne peut guère pénétrer qu'en courbant la tête; on s'y rassemble aux jours de messe et de vêpres. Devant le porche, sur la place même, se dresse une croix au pied de laquelle est la "pierre des morts," large dalle où l'on dépose les cercueils. C'est sur elle que Flaubert pleurait à chaudes larmes, pendant les obsèques de son amie.

Et me voici dans le domaine qu'après la Révolution, la grand 'mère de George Sand, la fille de Maurice de Saxe, acheta avec les maigres débris de sa fortune. On sait qu'il appartient aujourd'hui à l'Académie française, l'usufruit en restant à l'unique descendante de la romancière, sa petite-fille Aurore, qui m'en fit aimablement les honneurs. Je ne veux point le décrire, pas plus que la maison toute pleine de souvenirs, la bibliothèque, le cabinet de travail, le théâtre des marionnettes. À peine, d'ailleurs, si je regarde, dans le tumulte des noms qui bourdonnent à mes oreilles. Delacroix, Dumas, Liszt, Chopin, Pauline Viardot, Daniel Stern, Clésinger, Rollinat, tant d'autres ont habité ces pièces! Et je ne parle pas de ceux qui vinrent seulement en hôtes de passage, comme Gautier qu'impressionna d'abord défavorablement l'accueil froid de George Sand, ou Balzac qui la trouva en pantalon turc et en pantoufles jaunes, fumant silencieusement pendant qu'il parlait. Je pense aux fidèles qui vécurent ici, dans l'affection rayonnante de celle qu'ils aimaient—sœur, amante ou mère, mais toujours amie passionnée et dévouée. Et presque tous, près de la femme qui fut l'une des plus grandes travailleuses du siècle dernier, ils travaillèrent. Cette atmosphère de labeur règne encore dans la maison, hantée d'une invisible présence, et surtout dans le salon où sont entassées tant d'œuvres d'art, autour de cette table sur laquelle se penchèrent les plus nobles fronts, près de cette chose à jamais vénérable, le piano de Liszt et de Chopin. Comment songer sans émotion à ces heures où Liszt et Sand s'asseyaient à cette table, elle terminant Mauprat, lui notant ses admirables transcriptions des Symphonies de Beethoven? Comment évoquer sans un serrement de cœur ces soirs d'été, où, sur ce piano, Chopin improvisait ses pages les plus frémissantes? Delacroix prolongeait ses veilles pour l'entendre. "Par instants, il vous arrive, par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté. Cela se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers." Est-il beaucoup d'heures plus riches dans l'histoire de l'art et de la littérature? Ah! nuits pathétiques, belles nuits de mai, en ce coin perdu d'un village, où, tandis que Sand travaille sous la lampe, Delacroix écoute Chopin, et, sur la musique fiévreuse d'un prélude, ébauche en imagination l'une de ses grandes toiles tourmentées...

Autour de la maison s'étend le domaine, à la fois parc, jardin, verger et potager. L'ensemble est un peu triste et sévère; nulle part on ne découvre d'horizon. Ni vastes étendues pour le rêve, ni sites pittoresques et accidentés invitant à l'action. Il faut y travailler et l'on ne peut rien en tirer que de soi. Le cadre convenait à celle qui ne connut aucun repos avant qu'on l'eût allongée sous l'if centenaire qui, depuis quarante-deux ans, abrite son sommeil. Près de la dalle de grès noir, nue et sans ornement, qui recouvre ses cendres, donnent son père, sa grand'mère, son fils, sa bru, et la dernière venue, sa petite-fille, cette pauvre Gabrielle Sand, âme charmante de modestie et de bonté. Entre l'église basse et le jardin, ce cimetière champêtre, séparé du cimetière communal par une simple grille, est infiniment émouvant. "Verdure... laissez la verdure..." furent, paraît-il, les derniers mots de George Sand. Dormez en paix, ma bonne dame de Nohant! Pour vous, qui avez passé tant d'heures à écouter l'âme musicale des choses, le bruissement du vent dans les arbres continue de bercer votre rêve. Le grand if balance ses palmes toujours vertes; et, chaque année, quand l'automne recommence son andante mélancolique et gracieux, les ormes, désolés de vous avoir perdue, sur vos restes mortels versent leurs larmes d'or.

XIX

[SUR LA TOMBE DU TASSE]

Le 17 décembre 1917, à Rome, sur les pentes du Janicule, se déroula une cérémonie comme on ne saurait en voir ailleurs qu'en Italie, où la poésie et l'histoire se mêlent sans cesse et s'exaltent l'une l'autre. Une foule immense s'était rendue, à l'appel des autorités, au couvent de Saint-Onuphre, pour célébrer la prise de Jérusalem au lieu même qu'avait choisi pour mourir l'auteur de la Jérusalem délivrée.

Me trouvant à Rome, quelques mois plus tard, à l'occasion du troisième anniversaire des journées de mai 1915, j'ai voulu revoir la chambre de Saint-Onuphre. Par un matin léger qu'emplissaient les parfums du printemps romain, j'ai gravi les pentes du Janicule et je me suis assis sur les gradins du petit amphithéâtre de brique aménagé à côté du chêne du Tasse. Des sociétés populaires y donnent des représentations et des conférences. Aujourd'hui le silence et la paix règnent en ce lieu charmant que semblent garder une douzaine de cyprès alignés comme des faisceaux de lances romaines. Quelques eucalyptus balançant leurs souples chevelures emplissent l'air de leur odeur aromatique et forte. Quant au chêne du Tasse, plusieurs fois foudroyé et déchiqueté par les orages, ce n'est qu'un tronc informe que soutiennent des crochets de fer. La piété des Romains essaya vainement de prolonger ses jours; mais une inscription l'immortalise: All' ombra di questa quercia—Torquato Tasso—vicino ai sospirati allori e alla morte—ripensava silenzioso—le miserie sue tutte. La vue est fort belle sur Rome et les montagnes de la Sabine. Le dôme de Saint-Pierre s'arrondit dans l'azur, derrière une ligne de pins parasols. Renan affectionnait cette retraite; c'est là qu'il fit le souhait qui m'avait jadis tant frappé. "Cher ami, écrit-il à Berthelot, celui qui demeurerait dans ces lieux, renonçant à l'action, à la pensée, à la critique, ouvrant son âme aux douces impressions des choses, celui-là ne mènerait-il pas une noble vie, et ne devrait-il pas être compté parmi ceux qui adorent en esprit?" Leçon de sagesse que, toujours, je tâchai de suivre, au cours de mes voyages d'Italie. N'étant ni érudit, ni professeur, ni critique, il m'était facile d'oublier le peu que je savais pour ouvrir seulement mon âme aux douces impressions des choses... Mais aujourd'hui, hélas! l'heure n'est plus aux molles rêveries. Même ici, sur cette terrasse qui semble l'un des derniers refuges de la poésie, parviennent les appels du clairon. Je vois flotter sur les monuments de Rome le drapeau tricolore qui rappelle l'anniversaire des jours où l'Italie se rangea à nos côtés. Et je songe à l'émouvante cérémonie qui, hier, se déroula dans le flamboyant décor de la place de Venise. Un régiment de Tchéquo-Slovaques, aligné sur les marches du monument Victor-Emmanuel, en face des membres du gouvernement italien et d'un ministre français, recevait le drapeau qui allait le conduire à la bataille et à la mort. Ces volontaires savent que l'ennemi ne leur fait point quartier; s'ils sont pris, le gibet les attend. Minute poignante où, derrière les officiers agenouillés et baisant le drapeau, les soldats entonnèrent leur hymne national, lent et grave comme un chœur religieux. J'eus une vision du temps des croisades. Que n'était-il, parmi les assistants, un Tasse pour la chanter?