[GABRIEL FAURE,
PAYSAGISTE LITTÉRAIRE]
Je ne puis lire un livre sans avoir le désir de connaître son auteur. Il ne m'est point possible de séparer l'homme et l'œuvre; dans celle-ci, je cherche son créateur; sans que j'y mette un calcul, elle m'intéresse en fonction de celui qui la fit. L'œuvre est pour moi un document humain et, quoiqu'elle lui survive, c'est l'homme qu'elle exprime qui me passionne.
Mais, dira-t-on, n'ignorons-nous pas le nom du statuaire qui sculpta la Vénus de Milo? Qu'importe, puisque nous avons la statue! J'en conviens; j'aimerais cependant savoir de quelles mains elle fut taillée. Serait-elle plus belle? Non, sans doute; mais, je le crois, sa beauté aurait quelque chose de moins archéologique; le souvenir de l'artiste animerait ses lignes et les humaniserait: moins divine, peut-être, elle serait plus femme. Elle ne vaut pas uniquement par l'harmonie de ses formes, elle est encore représentative du génie humain et du type de beauté d'une époque. J'aurais voulu posséder le nom du glorieux mortel capable de concevoir un tel type et de le fixer à jamais dans la splendeur du marbre.
Les fines statues de Jean Goujon me sont plus chères de ce que leur auteur m'est connu. En les regardant, je l'évoque; j'imagine le modèle et lui-même. Voilà quelles femmes il aimait; elles avaient su fixer l'idéal d'un aussi grand artiste. Comme cela me les rend proches d'avoir ainsi la faculté de vivre par la pensée en leur compagnie, en la compagnie de leur sculpteur et de cette société du XVIe siècle, si raffinée, dont les œuvres de Jean Goujon ont la grâce et l'élégance.
Littérairement, les vers des Regrets ne gagnent rien en perfection, du fait que la vie de du Bellay m'est familière; pourtant, parce qu'il m'est loisible de suivre Joachim dans cette Rome qu'il stigmatise et où il s'ennuie de son petit Lyré, ses sonnets ont, me semble-t-il, un attrait qu'ils n'auraient pas si j'ignorais tout du poète.
Les Nuits m'émeuvent d'autant plus que je sais la source de l'immortelle douleur qui s'y épanche.
Si cela est vrai d'un poème, d'une œuvre d'imagination, à plus forte raison l'est-ce d'un ouvrage où l'écrivain se place au centre de son livre, où sa personnalité et sa personne apparaissent à chaque page. Est-ce la Ville éternelle ou Stendhal que nous venons découvrir dans les Promenades dans Rome? Lisons-nous l'Itinéraire pour ce qu'il rapporte de contrées illustres et sacrées que nous ignorons? Nous ouvrons surtout ce livre à cause de la grande beauté de son écriture; nous l'ouvrons aussi à cause de son auteur: nous voulons voir "l'attitude" de Chateaubriand sur la terre des Hellènes et sur la terre d'Égypte; nous allons du pas de René vers l'Acropole et vers Jérusalem. "C'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites," dit-il. Pour Chateaubriand, l'objet le plus captivant d'un site était lui-même. En face du plus magnifique spectacle, il ne s'oublie pas; il est comme la raison d'être de ce qu'il contemple, car rien pour lui n'existe, qui n'a lui-même pour conscience. Les hommes de sa race ont moins la faculté d'admirer que celle d'analyser, pour l'exprimer, l'émotion qui leur vient de la contemplation des œuvres de l'homme ou de la divinité. Tout leur est prétexte à exaltation; rien n'a d'importance que relativement à leur exaltation. N'est-elle pas le moyen de leur génie! Quand nous les lisons, c'est donc eux-mêmes que nous découvrons; les paysages dont ils nous entretiennent ont la couleur de leur pensée et de leur âme. Si l'homme nous est étranger, ces paysages perdent toute signification, puisque nous ne possédons pas la clef qui nous les rendrait pénétrables.
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Qui connaît Gabriel Faure lit ses ouvrages sans surprise, et, chose infiniment précieuse en l'espèce, il leur donne aussitôt sa confiance. Au moral, au littéraire, il s'accorde pleinement avec ce qu'il est en façade.
Ni petit ni grand, trapu, robuste et alerte à la façon d'un paysan qui s'en revient du marché poches sonnantes, les cheveux poivre et sel, hauts et drus, le front large, les yeux clairs, doux et malicieux, la bouche charnue, souriant sans contrainte sous la moustache déjà grisonnante, le nez solidement enté et de bonne greffe, il se dégage de toute sa personne une réconfortante impression d'intelligence ordonnée et de santé heureuse dues, l'une et l'autre, à un équilibre parfait de saines facultés. Regardez cette figure où le soleil rit sous la peau: pas d'accent violent, mais tout y est en place, harmonieux et fort. L'excessif, ici, n'est pas reçu. Aucune nervosité, pas de complications. Gabriel Faure a la franchise intellectuelle de sa poignée de mains et de son regard qui se pose voluptueusement sur les choses.