Ni sa mise, ni son front construit d'un rude ciment, ne dénotent beaucoup de fantaisie. On serait étonné qu'il fût d'esprit aventureux, bohème ou rêveur, j'entends chimérique. On le sent confortablement installé en ses vêtements, en sa chair, en ses idées, en son âme. Il est là bien d'aplomb sur son domaine qu'il cultive méthodiquement, soigneusement, sans hâte, avec tendresse et entendement. Il lui vient grande joie apparemment de son travail, ce pourquoi sa santé et sa face s'épanouissent. Sa mine est d'un sage, un sage soumis aux aimables préceptes d'Épicure. On songe, en le regardant, à quelque chat nourri de lait crémeux, qui préfère, aux amours de gouttière, ronronner une sieste au pied d'une vigne grimpante. Il doit aimer les petits plats mitonnés, les femmes un peu grasses, et tout ce qui dans la nature s'arrange assez harmonieusement pour procurer à l'homme de la volupté—de la volupté, plutôt que de la passion.
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J'ai connu autrefois un honorable magistrat, aimable homme et disert. Il était du midi et savait raconter comme seuls les méridionaux racontent, avec cette pointe d'accent qui est pour les mots ce que le soleil est pour les choses. Sa verve colorée autant qu'abondante, enchevêtrait avec tant de subtilité et de faste le vrai et le faux qu'on ne tardait pas, encore qu'on fût prévenu, à prêter au faux plus de créance qu'au vrai. Il possédait sur la Côte d'Azur une propriété. Revenant de Nice, je m'arrêtai pour le voir. "La maison est de peu d'apparence, m'avait-il dit, mais la situation!... une vue!... et la commodité: vous ouvrez la porte, vous descendez: vous êtes dans la mer." Quand j'arrivai, la nuit était tombée. La propriété de mon ami me parut fort loin de la gare et quelque peu perchée... Le lendemain matin, à la première heure, je me précipitai à la fenêtre. Quelle situation! La maison étouffait sous les arbres des propriétés voisines. Quelle vue! Le jardin minuscule était prisonnier de murs bientôt aussi hauts qu'il était large. Et la mer! Je la cherchai en vain. Mon ami me la montra pourtant. D'une lucarne de grenier, on l'apercevait à l'horizon entre deux pignons et à travers des branches que la brise matinale balançait paresseusement. L'après-midi, nous y fûmes. Il suffisait en effet d'ouvrir la porte et de descendre. Après vingt minutes de marche, d'ailleurs par des chemins charmants, on arrivait à la plage.
Par opposition, je me souviens d'un ancien camarade de lycée qui fit une fin prématurée en épousant une jeune veuve fortunée. Sans ambition, modeste de goûts, il s'établit non loin de Nantes dans une vieille demeure du XVIIe siècle, comme il en existe tant en ce gracieux pays que gâte malheureusement le court esprit de ses habitants.—J'ai acquis le droit de les juger en naissant parmi eux!—À quelque temps de son mariage, mon ancien camarade voulut bien m'inviter à le venir surprendre en sa thébaïde, lorsque j'irais faire une tournée au pays natal. "J'ai donné tes livres à lire à ma femme, elle désire vivement te connaître. Viens sans façon, tu seras reçu de même. La chambre d'ami ouvre sur le potager. C'est la partie la plus vaste de la propriété qui est petite. En étendant le bras, tu pourras cueillir le raisin de la treille; elle grimpe jusqu'à la fenêtre, ainsi qu'un rosier que mon beau-père planta le jour de la naissance de Louise, ma femme. Le raisin est bien un peu acide, mais les roses sentent bon, encore qu'elles se fassent de plus en plus rares. Au coucher du soleil, par ciel pur, les deux tours de la cathédrale sont visibles à l'horizon..." La lettre continuait sur ce ton familier et décent; j'acceptai l'invitation. Quelle surprise, une fois là-bas!... Tout était tel que mon hôte l'avait dit: la chambre, le potager, le rosier et ses roses, la treille et son acide raisin... Le soir même de mon arrivée, le ciel permit que j'aperçusse la haute silhouette de la cathédrale.
Me remémorant ma déception de jadis, je songeai, à part moi, qu'un ami de peu d'imagination est de rapports plus agréables qu'un autre qui nous sait captiver par les merveilles de son éloquence...
Je ne suis pas éloigné de penser de même relativement aux écrivains, à ceux du moins, romanciers ou voyageurs, qui nourrissent leurs livres de descriptions. En cette matière, qu'il s'agisse de la nature ou d'œuvres d'art, il convient de n'accepter pas sans réserve le témoignage des poètes et, en général, des grands lyriques. Leurs regards magnifient les choses sur lesquelles ils se posent; leur imagination par surcroît ajoute le miracle du rêve à l'éblouissement de la vue. Que reste-t-il de la froide réalité, pour nous qui ne la savons voir qu'en ses formes quotidiennes? Lisons les donc pour la splendeur de leur verbe et la somptuosité des décors qu'ils imaginent; évitons de les prendre pour guides. La prudence va jusqu'à conseiller de n'aller jamais visiter les contrées célébrées par eux! Nous n'y pouvons trouver que mensonge, non pas que les poètes mentent: ce sont les choses qui trahissent leurs visions.
Si Venise nous semble terne et sèche, auprès des pages inoubliables que lui consacra Barrés, si le pays de Madame Chrysanthème nous déçoit après lecture de Loti, si les Martyrs épuisent notre enthousiasme pour les paysages antiques, la faute en est-elle à ces prestigieux créateurs d'illusions? Non, elle est à nous, qui nous laissons duper par les apparences.
Ils sont plus nombreux qu'on ne croit, les gens qui ne voyagent jamais. Ce n'est pas incuriosité, c'est paresse, quelquefois aussi impécuniosité. Ils se rejettent sur la lecture. Sans quitter le coin du feu, ils font ainsi le tour du monde. Découvrant les pays à travers les grands écrivains, leur esprit est plein de visions incomparables. Que gagneraient-ils à voir par eux-mêmes? Rien. Ils le savent, aussi se gardent-ils de sortir de chez eux. Mais ceux qui sortent! Ils redoutent les créateurs d'images, les visionnaires. À celui qui dit: "Vous ouvrez la porte, vous êtes dans la mer;" ils préfèrent celui qui dit: "Les roses sont rares, le raisin est acide." Le premier est un poète, assurément, mais, en voyage, la compagnie du second expose à moins de déconvenue.
Eh bien, Gabriel Faure est plus près de ressembler à mon vieux camarade de collège qu'à mon honorable ami le méridional. Il est trop artiste, trop voluptueux, pour garer sa saine raison de toute griserie poétique, mais il a trop de bon sens, par ailleurs, il est trop réaliste—c'est encore ici un signe de volupté!—pour n'être pas appliqué, dans ses livres, à donner des choses une image où nous puissions sans peine les reconnaître...
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