Gabriel Faure a publié des romans: la Dernière journée de Sapphô, la Route de volupté, l'Amour sous les lauriers-roses, les Amants enchaînés. Ces titres sont significatifs; le caractère voluptueux de l'écrivain s'y inscrit tout entier. Leur harmonie nuancée, d'ailleurs, écarte toute idée de sensualité brutale, de frénésie passionnelle...
Mon projet n'est point, au reste, de me livrer à l'analyse de l'œuvre romanesque de Gabriel Faure; je veux seulement noter la place considérable qu'y tiennent les paysages. C'est que Gabriel Faure prend, au fond, plus d'intérêt au décor de la vie qu'aux agitations du cœur. Un roman, pour lui, est toujours un peu prétexte à des promenades dans la nature. C'est un moyen d'animer ses paysages, de les passionner. Il procède à la façon des paysagistes classiques qui ne concevaient pas un tableau sans personnages. Il a des dons de psychologue, mais il est avant tout un contemplatif, un descriptif.
Très cultivé, ayant le goût des voyages et l'amour des chefs-d'œuvre, il était naturel qu'il portât ses pas vers l'Italie. N'est-il point au surplus, comme Stendhal, né au pied des Alpes[1]? Voilà qui donne envie de les passer!
C'est d'Italie que Gabriel Faure rapporta ses ouvrages les plus remarquables. Il a écrit sur la Lombardie, l'Ombrie, la Vénétie, le Piémont, l'Émilie des pages mieux que charmantes. L'Italie est devenue sa seconde patrie, celle de ses yeux; elle est l'enchantement de son esprit; il a besoin de son ciel, de ses monuments, de ses musées, de ses sites. Ceux là qui l'ont célébrée avant lui sont devenus ses amis. Il se plaît à ses mœurs, à ses coutumes; il en aime la langue rapide est tintante.
Le psychologue dirige souvent les promenades du peintre. Certes, Assise est douce, et les soirs de Sienne ont "une infinie suavité;" mais, n'est-ce pas le souvenir du Poverello et de sainte Catherine qui l'appelle? Il est trop lettré pour aller dans la nature avec son seul souci de volupté. Il a trop d'intelligence, il est trop artiste pour ne pas trouver plus de pathétique et plus d'éloquence aux lieux qui virent s'allumer ou s'éteindre quelque pensée de génie. À quoi bon parcourir des contrées illustrées par les événements ou les hommes, si l'on n'en doit saisir que l'aspect décoratif? La nostalgique campagne romaine ne nous émeut tant qu'à cause de sa gloire passée. Il y plane ce recueillement particulier aux paysages très anciens où se déroulèrent de grandes choses, qui furent les témoins des travaux, des luttes, des ambitions et des rêves humains. Ils peuvent, ces paysages, ne pas se ressembler, varier en leurs lignes, en leurs arbres, en leur ciel: ils ont tous cette quiétude harmonieuse et grave; ils ont tous cet aspect un peu solennel et heureux, reposé et méditatif. Ils nous enchantent et nous en imposent; ils nous enivrent et nous inquiètent. Il y a de la pensée dans leur lumière, une âme en chaque ombre. En Italie, tout est art, paysages, souvenirs, monuments; l'histoire y est partout mêlée aux choses dont on ne sait si elles ont été disposées pour servir de cadre à l'amour ou susciter nos méditations sur la vanité de la gloire. Par sa nature, sa culture, son esprit, Gabriel Faure était fait pour comprendre et dégager la voluptueuse beauté de cette terre illustre.
Aussi bien, il y a beaucoup du critique chez lui. C'est ce qui fait son originalité, ce qui lui assure un rang à part parmi les paysagistes littéraires. Il procède rarement à la manière d'un Byron ou d'un Chateaubriand. L'imagination ne l'emporte pas dans un grand mouvement désordonné au-dessus de la réalité. Ce n'est guère son rêve qu'il contemple, il se grise peu de sa vision intérieure. Il s'arrête devant les choses et, en homme averti et de goût, il les juge, s'en réjouissant dans la mesure où il leur reconnaît du mérite. Peut-être n'est-il pas très sensible. Il ne prend pas le lecteur à la façon d'un Loti, d'un Barrès, d'un d'Annunzio. Il n'est ni le voyageur ignorant qui n'aperçoit de la nature que la stricte façade, ni le poète, non moins ignorant, uniquement occupé de la relativité du monde avec lui-même. Le très vif plaisir qu'on éprouve à le lire vient en partie de la confiance qu'il inspire. On le devine soucieux de vérité. Le trait ferme, mais non point sec, de son dessin garantit l'exactitude du tableau. Il a raisonné ses impressions, ses sensations, avant de prendre la plume. De là l'ordonnance de son œuvre descriptive, sa parfaite unité, sa poésie contenue, son harmonie, son intelligence.
Son style est clair et mesuré; jamais de débordement romantique. Sa phrase a quelque chose du rythme racinien et de l'atticisme cher à Anatole France. Comme toujours chez lui, la raison s'allie ici à la volupté. Il voit net et harmonieux. Sa vue guide ses sentiments et détermine son esthétique. Il écrit comme il voit. Et, lorsqu'il assure que les tours de la cathédrale sont visibles à l'horizon, on peut le croire.
*
* *
Ô volupté des heures matinales, dans le virginal décor de l'éveil des choses, sur les montagnes ensoleillées! Toute la splendeur des horizons entre par les yeux dans l'âme, et chaque sensation devient jouissance. Les feuillages qui tremblent et luisent, le murmure du vent chantant dans les arbres, les parfums de la prairie en fleurs, les jeux de lumière, les lointains grelots d'un troupeau, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude, que, souvent, on en est oppressé. Les lèvres et les poumons hument avec délices un air irrespiré. La pensée erre et bondit dans l'espace, libre et sans entrave, se pose au hasard sur les choses; on finit par oublier sa personnalité et l'on sent en soi la vie universelle. On perçoit tous les souffles, tous les bruissements, tous les chuchotements des milliers de voix imperceptibles dont est tramé le silence des bois. Le cœur s'ouvre si largement que l'univers ne suffirait pas à l'emplir. On frémit pour une feuille qui tombe, un oiseau qui passe, un bourdonnement d'insecte, une odeur plus pénétrante... Enivrement merveilleux, qui, parfois devient presque du délire!
Outre qu'elle est particulièrement jolie, cette page offre un exemple excellent de la manière de Gabriel Faure paysagiste, critique et voyageur. Elle le montre amoureux voluptueux de la nature, qu'il analyse minutieusement pour en jouir davantage. Elle témoigne aussi de sa lucidité d'esprit, dans l'instant où l'enivrement devrait lui faire perdre la tête. C'est que le critique n'oublie point d'exercer son contrôle sur lui-même comme sur ce qu'il écrit. N'est-il point visible encore qu'il ne cesse de penser à son lecteur? C'est pour lui qu'il, travaille, qu'il se donne la peine de noter ses impressions les plus vives et les plus ténues. Il s'en voudrait de le décevoir par une inexactitude. L'éblouir à force de lyrisme n'est pas son but. Partout et toujours, il s'efforcera de lui inspirer de la sympathie. Ici, il l'intéresse discrètement par son érudition; là, il le charme par ses descriptions colorées et musicales. Exalte-t-il la beauté d'un site, relate-t-il la joie qui lui en vint, c'est avec l'espoir de nous pousser à le venir admirer. Il serait heureux que nous partagions sa volupté. Pas de promeneur moins égoïste. Il nous entretient de lui, et, cependant, l'on jugerait qu'il nous parle de nous-mêmes. Du moins, il est certain que c'est à nous et pour nous qu'il parle. Il a le constant désir de nous communiquer ses enthousiasmes et ses émotions. Tout en mettant ses impressions sur le papier, il nous donne l'illusion—suprême adresse—de paraître consigner les nôtres. Il s'institue notre guide. Marchant à nos côtés, il dépense sans compter son savoir, son goût, son talent, pareil à l'amant qui chante la douceur de l'heure à la femme aimée, afin qu'elle sente plus intensément la réalité de son bonheur.