— Vous dormez encore, reprit mon compagnon.

Je me frottai de nouveau les yeux ; je vis alors que la lueur lointaine ne devait pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien par des feux assez rapprochés les uns des autres. La fumée n’était pas noire, comme celle des herbes vertes qui brûlent avec les herbes sèches ; elle montait vers le ciel en colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient enveloppés à leur base d’une ceinture de vapeurs qui serpentaient au loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le cours tortueux de la rivière, et les Indiens devaient avoir établi leur camp sur une des îles qu’elle embrasse dans ses replis : mon camarade avait raison.

— En marche, lui dis-je.

— En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous avançâmes alors avec plus de prudence que nous n’avions fait jusque-là, car la campagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens n’eussent mis quelques-uns des leurs en vedette, bien que, se fiant sur leur nombre, ils ne semblassent guère prendre de précautions pour cacher leurs traces. Nous avions remarqué plus de vingt empreintes différentes, toujours à la file les unes des autres. Chaque Indien, comme vous le savez, s’applique à marcher, pour ainsi dire, dans les pas de celui qui le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait bien être estimé à une trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans être découverts, gagner le bord de l’eau. Nous ne nous étions pas trompés dans nos conjectures. Sur un îlot entouré d’arbres, des feux étaient allumés de distance en distance, et nous pûmes distinguer les corps rouges de ces chiens affamés, qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles des arbres. Autant que je pus le voir, tous portaient au poignet gauche le bracelet de cuir[47] qui sert à distinguer le guerrier indien de ces lâches corbeaux qu’on est exposé à rencontrer de temps en temps dans les déserts. J’avais donc affaire à des ennemis dignes de moi.

[47] Ce bracelet de cuir et une espèce de paumelle qui entoure la main gauche sont les signes distinctifs des Indiens guerriers. Le premier sert à amortir le coup de fouet de la corde de l’arc quand il se détend, la seconde empêche les pennes de la flèche de déchirer la peau de la main.

Ici Bermudes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du Canadien, que le récit des exploits du chasseur mexicain avait plongé dans un assoupissement profond. La nature apathique de l’homme du Nord m’offrit un contraste frappant avec celle de l’homme du Midi, nerveux, impressionnable, railleur, relevant d’une pointe gasconne un courage d’ailleurs à toute épreuve.

— Vingt fois, reprit l’aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de mon épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de ces diables rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon arme. Je consentis cependant à écouter les conseils de la prudence, et je réprimai ma fougue impatiente : ce ne fut pas sans peine. Rappelez-vous que nous suivions leur piste depuis dix-sept jours, et vous penserez bien qu’il ne pouvait être question de reculer au moment où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le moment de l’attaque ; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant de commencer les hostilités, nous étudiâmes donc le terrain. Autour de nous, sauf une frange continue d’osiers et de cotonniers, les rives étaient alternativement boisées et coupées de plaines ou de clairières. Plus loin, en suivant toujours le cours de l’eau et à moitié noyée sous la brume du matin, une autre petite île s’élevait à une double portée de carabine de celle où nos voleurs étaient campés. Les coquins avaient choisi là un poste inabordable par surprise. La lune éclairait en plein la nappe d’eau qui entourait leur île, au point qu’on pouvait voir parfaitement de petits remous écumeux que formait le courant autour de quelques grosses pierres échouées au fil de la rivière : on distinguait même les feuilles des plantes aquatiques que la lune blanchissait autour. Cette disposition indiquait qu’en cet endroit l’eau devait être guéable. Nous nous éloignâmes doucement de ce gué, que les Indiens avaient probablement suivi et devaient suivre encore au point du jour pour sortir de l’île ; puis nous allâmes établir notre blocus sous les osiers, à quelque distance.

Nous tînmes conseil à voix basse. Nous connaissions assez les habitudes des Indiens pour présumer qu’ils n’avaient choisi ce poste avec tant de soin que pour y passer un jour à chasser, et qu’à cet effet ils se disperseraient par petites troupes. Ce n’était que grâce à cette circonstance que nous pouvions espérer d’en venir à bout. Comme j’avais dormi quelques instants, j’engageai le Canadien à en faire autant, et je m’assis à côté de lui. Il ne tarda pas à ronfler comme il fait en ce moment, tandis qu’à travers les pousses serrées qui m’abritaient je continuais à surveiller l’ennemi. La rivière murmurait doucement, et j’aurais, je crois, cédé à l’envie de dormir, si le silence de la nuit n’eût été troublé de temps à autre par les hurlements des Indiens. — Oui, oui, me disais-je, hurlez de joie, coquins, jusqu’au moment où nos carabines vous feront hurler de douleur. — Enfin ils parurent dormir aussi, car je les vis s’étendre autour de leurs feux, et je n’entendis plus que le murmure de l’eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les heures s’écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour notre sort allait se décider. Dans ces moments-là, seigneur cavalier, on est heureux de ne laisser personne après soi. Malgré moi, je ne pouvais me défendre de quelques tristes pressentiments quand j’entendais les craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au milieu des grands bois qui s’étendaient derrière nous. Je commençais à frissonner sous le brouillard qui s’épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la lueur grisâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque mouvement dans l’île. J’éveillai à mon tour mon camarade, après avoir toutefois prié Dieu, la sainte Vierge et les saintes âmes du purgatoire de me venir en aide.

Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l’aube. Bientôt nous reconnûmes le bruit de l’eau agitée, et à la clarté du crépuscule, nous distinguâmes, dans un canot, d’abord un, puis deux, puis trois Indiens qui traversaient avec précaution la rivière en se dirigeant vers le bord où nous étions. Le Canadien me serra violemment le bras ; nous mîmes tous les deux un genou en terre, après avoir renouvelé l’amorce de nos carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre côté, et, dans une anxiété terrible, nous attendîmes.

En ce moment, Bermudes fut encore interrompu ; le poulain se cabra brusquement, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre, que je ne pus m’empêcher de tressaillir.