En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m’invitant à l’accompagner, il me conduisit sur le bord du bassin de la source. A la lueur du crépuscule, je remarquai alors sur le terrain humide de formidables empreintes.

— Ces empreintes sont d’avant-hier, dit le chasseur, j’en suis certain. Il y a donc vingt-quatre heures que le jaguar n’a bu. Or, comme à vingt lieues de distance il n’y a de l’eau qu’à la Noria et à cette source, le tigre, effrayé d’un côté par les feux de la Noria, attiré de l’autre par la soif et odeur du poulain, viendra infailliblement ici ce soir.

Ce raisonnement me parut d’une logique inattaquable. Il n’y avait plus à en douter, je me trouvais, sans aucune espèce d’arme, transformé tout d’un coup en chasseur de tigres. Je revins m’asseoir sur la mousse. Un moment je me demandai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas ma présence immédiate à l’hacienda ; puis l’amour-propre prit le dessus, et je demeurai, bien qu’il me parût assez bizarre de chasser ainsi le tigre en amateur, sans armes et les bras croisés.

Quant aux deux associés, ils s’établirent commodément sous les arches d’un palétuvier, comme s’ils se fussent exclusivement reposés sur moi du soin de leur sûreté. Le Canadien étendit mollement ses membres robustes sur le gazon, et je ne pus m’empêcher de contempler avec admiration, dans son insouciance héroïque, ce dernier débris d’une race d’aventuriers qui s’éteint.

— Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce qui nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l’hospitalité à votre bivouac. Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces ne s’éveillent que quand l’homme dort ; les ténèbres doublent leur force et leur fureur. Il est à peine sept heures, et je ne pense pas que nous recevions avant onze heures la visite du jaguar que nous guettons.

J’avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu’assez pénible, n’étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse qu’avaient éveillée en moi le chasseur mexicain et son compagnon d’aventures. Le récit de Bermudes devait m’offrir un épisode attachant de la lutte des habitants des frontières avec les hordes indiennes, lutte incessante dans laquelle, agresseurs et attaqués tour à tour, ils préparent sans s’en douter le triomphe futur de la civilisation. C’en serait fait bientôt de ces populations qui naissent sur les confins du désert, si, de temps à autre, la Providence ne suscitait dans leur sein de ces redoutables frères de la carabine et du couteau qui vont porter jusque sous la hutte du sauvage la terreur du nom des blancs. C’étaient deux aventuriers de cette espèce que le hasard avait amenés deux fois sur ma route. Le vœu de Matasiete avait-il été accompli ? Par quel prodige de ruse et d’audace avait-il pu l’être ? Le récit de Bermudes allait me l’apprendre, et en d’étranges circonstances : par une plaisanterie toute naturelle à ses yeux, le rude chasseur avait ajouté, comme un encadrement pittoresque, la réalité d’un danger présent au souvenir de ses dangers passés. Je n’étais venu que pour écouter, et, d’un moment à l’autre, le récit pouvait faire place à l’action.

— Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous passâmes deux jours à reconnaître les traces des Apaches, qu’il nous fut très-aisé de suivre en dépit de mille détours ; je retrouvai même parmi les vestiges nombreux qui facilitaient notre exploration les empreintes des pas de mon cheval. Une inspection plus attentive de ces empreintes m’apprit que le pauvre animal trébuchait sous un fardeau probablement au-dessus de ses forces. Ma fureur s’accrut encore à cette pensée. Bientôt des empreintes nombreuses de chevaux et de mules se confondirent avec celles de mon propre cheval, d’où nous conclûmes que de nouvelles déprédations venaient d’être commises ; puis, arrivés au bord d’un des bras du Rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards. C’était le troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes beau passer et repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout ; les galets qui en couvraient les bords à une grande distance n’avaient conservé nul vestige des Indiens. Nous nous trouvions dépistés pour la seconde fois. Le soir nous surprit déjà bien loin de la rivière et accablés de fatigue. C’était au tour du Canadien de faire sentinelle, et je dormais profondément, quand mon compagnon m’éveilla.

— Qu’est-ce ? lui demandai-je. Avez-vous découvert enfin la bonne voie ?

— Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le moins qu’il peut. Je me frottai les yeux, et j’aperçus derrière nous des lueurs qui rougissaient l’horizon.

— C’est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.