— Pas encore, me répondit mon associé ; ils sont trop loin, et, dans notre position, chacun de nos coups doit porter.

— Bon, j’attendrai, repris-je.

Une nouvelle sommation de leur part n’obtint, comme la première, aucun succès ; ils continuèrent à s’avancer, et le Canadien fit feu, un Apache tomba ; une minute après, il fut suivi d’un autre que j’attrapai en visant mon grand Indien. Nos ennemis se jetèrent alors à plat ventre, un nuage de poussière s’éleva en l’air, et nous ne vîmes plus rien ; quelques flèches seulement sifflèrent à nos oreilles, et d’autres vinrent s’enfoncer à nos pieds. Nous fîmes feu une seconde fois, et avec succès, autant que je pus en juger par les hurlements qui suivirent notre décharge. Un voile de poussière sans cesse renouvelé nous dérobait les Indiens, et quand il s’abattit, une douzaine de ces démons enragés gravissaient la colline sur laquelle nous étions retranchés. Leurs épouvantables figures barbouillées vinrent presque se coller contre les nôtres, et nous sentîmes passer sur notre front le souffle ardent de leur haleine. Le Canadien en abattit un à bout portant, tandis que la crosse de son fusil brisait le crâne d’un autre ; tout à coup je vis mon compagnon rouler en bas de l’éminence, enlacé par trois Indiens, et je l’entendis me crier d’une voix étouffée :

— Feu ! feu ! dussiez-vous me tuer avec eux !

J’avais déjà bien du mal à tenir les cinq autres en respect à l’aide de ma carabine, et j’eus un moment d’angoisse horrible à la vue de ces reptiles enroulés autour du Canadien, qui, seul contre trois, cherchait en vain à dégager son couteau, les soulevait un instant avec une force d’Hercule, et retombait lourdement avec eux. Bientôt la tête de l’un des trois Indiens alla se briser avec un bruit sourd contre une pierre ; j’en vis un autre lâcher prise ; je m’élançai sur le troisième le couteau à la main, mais un coup violent de casse-tête m’arracha un cri de douleur et fit tomber mon couteau. Je me retournai : j’étais en face du grand Apache dont l’aspect m’avait si fort déplu. Ma carabine levée en l’air comme une massue fit reculer l’Indien, et je pus, après avoir ramassé mon couteau, battre en retraite jusqu’au haut de l’éminence pour prendre du champ et faire feu. Revenu alors de sa surprise, mon ennemi s’élança vers moi, et, sans que j’eusse pu l’esquiver, sa macana s’abattit sur ma tête. Ébloui, aveuglé, je perdis l’équilibre, et je tombai sans connaissance. Une sensation de fraîcheur extraordinaire me tira de cette torpeur : j’avais roulé dans la rivière qui coulait à nos pieds.

Ici les gémissements du poulain effrayé m’engagèrent à interrompre de nouveau le conteur, bien que son récit commençât à m’intéresser vivement.

— Sont-ce les maringouins, cette fois, qui arrachent à ce pauvre animal ces gémissements de terreur ?

— Il est possible que non, reprit Bermudes : écoutons !

— Tenez, voyez là-bas, lui dis-je en lui montrant un jeune peuplier dont la cime s’élevait au-dessus du dôme de verdure qui couronnait les hauteurs voisines ; ce n’est pas le vent qui agite cet arbre, tandis que les autres sont immobiles.

Le chasseur écouta. Le peuplier balançait toujours en oscillations irrégulières sa cime blanchie par la lune, et il n’était que trop facile de distinguer au milieu du bruissement du feuillage le frôlement sourd d’un corps contre le tronc. Ce pouvait être quelque taureau sauvage ; mais des signes particuliers ne me laissèrent aucun doute à cet égard. Un grognement étouffé particulier à la race féline, puis un bruit aigu de griffes acérées grinçant sur l’écorce, retentissaient avec une sonorité lugubre.