— C’est le jaguar, dit Matasiete.
— Éveillerai-je le Canadien ? lui demandai-je.
— Pas encore. En ce moment, l’animal fait le brave ; mais son heure n’est pas venue, et à présent il a plus peur que vous.
Le fait était contestable ; mais ma physionomie dut trahir alors un excès d’assurance, car le chasseur reprit aussitôt :
— Vous auriez tort, du reste, de croire que la chasse au jaguar n’offre pas de danger. Vous allez être à même de juger combien une heure de plus passée sans boire aura aigri le caractère de celui-ci. J’ai vu plus d’un homme intrépide pâlir au rugissement terrible de ces animaux. Mais, à propos ! avez-vous déjà chassé le tigre ?
— C’est la première fois, si pourtant vous appelez cela chasser le tigre, dis-je en montrant mes mains désarmées, et j’ai de bonnes raisons de croire que ce sera la dernière.
— Quand le moment sera venu, dit le chasseur, je songerai à vous, et vous remettrai une arme sûre qui entre mes mains n’a jamais manqué son coup. Vous en serez content.
Cette promesse me fit respirer plus à l’aise, et sur la proposition de Bermudes, j’écoutai la suite de son histoire.
— Ce qui devait me perdre me sauva, reprit-il ; la fraîcheur de l’eau me rendit l’usage de mes sens, qui m’avaient presque abandonné. Quand je revins à la surface, au bout de quelques secondes, je pus voir mon ennemi acharné, qui, penché sur la rivière, épiait mon agonie avec une joie cruelle, brandissant d’une main le casse-tête qui m’avait étourdi, et de l’autre mon couteau que j’avais lâché en tombant. Puis, quand il m’aperçut nageant de toutes mes forces vers la terre pour rejoindre mon associé, il poussa un hurlement de rage et se précipita d’un bond à ma poursuite. Je redoublai d’efforts pour m’éloigner ; mais l’Indien nageait plus vite que moi, qui me sentais affaibli par la perte de mon sang. De temps à autre cependant je me retournais pour calculer les progrès qu’il faisait, et chaque fois ce visage horriblement barbouillé faisait briller plus près de moi, entre deux rangées de dents aiguës, le couteau qui devait me frapper. En cet instant je promenai un regard désespéré sur la rive qui semblait fuir devant moi. Mon pauvre associé, bien que débarrassé pour le moment de ses ennemis, était dans une situation des plus critiques. Sa carabine, dont il avait fait un si terrible usage, appuyée contre son épaule, tenait seule en respect les Apaches, que j’entendais hurler comme des chiens qui acculent un taureau. Je ne me sentis pas la force de retenir un cri de détresse.
— Oh ! m’écriai-je, oh ! par la vie de votre mère, allez-vous me laisser égorger sous vos yeux ?