Le Canadien retourna vivement la tête sans laisser dévier le canon de son arme. A l’aspect de l’Indien qui déjà étendait le bras pour me saisir, la compassion l’emporta sur le soin de sa sûreté, et, faisant rapidement volte-face, il ajusta une seconde. Le coup partit ; j’entendis la balle siffler, et l’eau se teignit en rouge autour de moi. L’Indien, blessé mortellement, roula des yeux égarés, et, au moment où il se débattait dans son agonie, je lui arrachai mon couteau et le lui plongeai à deux reprises dans la gorge. Ma première pensée fut alors de chercher des yeux mon brave compagnon ; il avait disparu. Mais tenez, ajouta Bermudes, il vous racontera mieux que moi ce qui s’est passé dans ce moment.
— C’est bien simple, dit le Canadien. Après avoir déchargé ma carabine et avoir rendu ce petit service à mon associé, je pensai bien qu’il allait faire ses efforts pour me rejoindre. Je profitai donc de la stupéfaction causée chez les Indiens par la mort de leur chef, et, comme je ne pouvais recharger ma carabine, je me précipitai en faisant le moulinet sur les cinq coquins qui m’entouraient et qui restaient seuls des douze qui nous avaient assaillis. J’étais déjà presque hors de la portée de leurs flèches, qu’ils n’étaient pas revenus de leur surprise. Alors je battis en retraite à reculons vers la rivière. Vous saurez, monsieur, qu’il n’est pas impossible de parer une flèche avec la main. La pointe va droit au but ; mais l’autre extrémité, garnie de plumes, tournoie de façon à décrire un rond large et brillant en traversant l’air : on peut donc se baisser pour éviter la flèche, ou même l’écarter avec la main. C’est ainsi que j’arrivai à l’endroit où mon associé prenait pied. Je n’étais blessé que légèrement en trois ou quatre endroits ; les arbres avaient protégé ma retraite. Maintenant Bermudes vous dira le reste, ajouta l’honnête Canadien, qui semblait scandalisé d’en avoir tant dit.
— En nous voyant de nouveau réunis, reprit alors Bermudes, les Indiens découragés par la perte de leurs compagnons, remirent leur vengeance à un moment plus opportun ; car, lorsque la chance ne tourne pas en leur faveur, ce n’est pas pour eux un déshonneur de fuir, même devant un ennemi inférieur en nombre. J’étais d’avis de les poursuivre jusqu’à leur camp, et de combattre encore les guerriers qui sans doute étaient restés au nombre d’une douzaine en corps de réserve auprès de leur butin ; mais je ne pus faire partager cette opinion à mon associé. Il allégua que les coquins avaient trop soif de notre sang pour ne pas revenir nous attaquer en plus grand nombre, que nous avions une bonne position, une pirogue sous la main, et que nous pourrions toujours nous en servir pour aller jusqu’à eux, s’ils ne venaient pas à nous. Encore à moitié étourdi du coup que j’avais reçu, et voyant mon sang couler en abondance, je renonçai à ma première idée. Nous laissâmes les Indiens se rembarquer à l’endroit où ils avaient pris pied, et nous ne songeâmes plus qu’à nous reposer et à panser nos blessures. Examen fait de nos ressources, nous avions encore quelques morceaux de viande sèche ; ma poudre était, il est vrai, gâtée par l’eau, mais la corne de mon associé en contenait une quantité suffisante ; nous n’avions donc guère à redouter le blocus qu’il nous fallait subir.
Nous fîmes bonne garde tout le reste du jour, sans que rien pût nous faire soupçonner une nouvelle attaque ; puis la nuit vint, paisible et silencieuse. Cependant nos ennemis étaient près de nous. C’est toujours un mauvais moment à passer que celui pendant lequel l’obscurité cache les embûches de ces fils des ténèbres altérés de sang. Cette fois aucun feu ne s’alluma. La grande île semblait aussi déserte qu’au premier jour de la création ; quelques arbres déracinés qui descendaient lentement le cours de la rivière en troublaient seuls la tranquillité. Cette immobilité de tout ce qui nous entourait ne promettait d’ailleurs rien de bon : les Indiens comptaient sans doute sur le succès d’une ruse pour en finir avec nous. Nous résolûmes de nous assurer de leurs intentions. Nous remîmes, avec une précaution infinie, la pirogue à l’eau, et nous avançâmes dans la direction de l’île ; toujours même silence, même immobilité. Nous étions les deux seuls êtres vivants sur cette nappe d’eau.
— Que veut dire ceci ? demandai-je au Canadien.
— Que les sauvages attendent que la lune se couche pour venir nous attaquer et mettre à exécution quelque plan infernal que je ne devine pas à présent.
Nous écoutâmes de nouveau pour essayer de surprendre un son, un bruit quelconque. A force d’attention et de patience, nous crûmes distinguer à la longue un clapotis d’eau moins régulier et un peu plus bruyant que celui de la rivière contre ses bords ; il nous sembla aussi que le son partait des rives de l’île et se rapprochait de nous.
— Retournons à notre poste, dit le Canadien.
Nous revînmes à l’îlot aussi doucement que nous en étions sortis ; le clapotis suspect se faisait toujours entendre. Nous reprîmes notre attitude d’observation, bien convaincus alors que la nuit ne se passerait pas sans que nos ennemis tentassent une nouvelle attaque.
— Si nous allumions du feu, dis-je à mon compagnon, ces drôles verraient que nous ne nous cachons pas, et nous découvririons peut-être le piége qu’on nous tend.