Mon conseil fut goûté, et les reflets de la flamme éclairèrent bientôt une partie de la rivière. Cependant le temps s’écoulait, et l’impatience que j’éprouvais commençait à me faire ressentir une espèce de malaise nerveux qui me rendait l’attente insupportable. Nous étions, le Canadien et moi, adossés contre le même arbre, mais chacun dans un sens contraire, ce qui nous permettait de surveiller tous les abords de notre position. J’étais tourné vers le camp indien, mon compagnon vers l’intérieur de l’îlot. La journée avait été assez laborieuse pour que la privation de sommeil alourdît nos paupières. Tout se taisait à l’entour de nous, les feuilles dans l’air, les insectes sous la rosée, la rivière sous ses brouillards ; involontairement aussi, mes yeux se fermaient parfois. Alors, pour me tenir éveillé, je m’amusai à suivre dans leur descente les arbres que charriait la rivière. Tantôt c’était un tronc dépouillé de ses branches ; plus loin, un arbre surnageant avec une partie de son feuillage comme un berceau flottant ; tous venaient silencieusement échouer sur la pointe de l’îlot. J’arrivai insensiblement à perdre tout sentiment de la vie réelle ; mon corps était assoupi, mes yeux seuls restaient ouverts. Un moment, je crus voir l’île tout entière où étaient campés les Indiens s’avancer doucement vers nous. J’attribuai d’abord au sommeil cette vision étrange, et je fis un effort pour secouer ma torpeur. Mes yeux, fixés plus attentivement sur la rivière, virent alors bien clairement une masse noire et compacte qui semblait se diriger vers nous. Je n’étais donc pas dupe du sommeil : un amas de troncs, de branches et de feuillage suivait le cours de l’eau.

A cet endroit, le récit de Bermudes fut de nouveau interrompu. — Écoutez, me dit-il à voix basse.

Je prêtai l’oreille. Un grondement lointain retentissait.

— Voilà un premier avertissement, me dit le chasseur mexicain. Un second rugissement, mais encore étouffé, se fit entendre, à la fois plaintif et menaçant.

— Je m’étais trompé, reprit alors Bermudes.

— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je.

— Je croyais que c’était un tigre.

— Eh bien ?

— Eh bien… il y en a deux !

Cette fois, j’éveillai précipitamment le Canadien.