Je confiai aussitôt mon jeune prisonnier au Canadien et je coupai les entraves de mon cheval. En quelques minutes, deux chevaux furent harnachés tant bien que mal.

— En selle ! dis-je au Canadien ; chargez-vous de nos peaux, je fais mon affaire de ce jeune garçon, qui ne se doute pas qu’il aura l’honneur de délivrer quelques âmes du purgatoire ; ne vous inquiétez pas du reste ; mon cheval obéit à ma voix, et le vôtre le suivra.

Je coupai les liens des autres animaux, car je pensais que les Indiens emploieraient à réunir leur butin dispersé un temps précieux pour nous ; puis, montant à cheval, je les poussai dans la direction du gué que j’avais remarqué la nuit précédente. Les chevaux et les mules délivrés hennissaient de joie, les Indiens hurlaient comme une bande de loups qui fuient devant un jaguar ; nos cris de triomphe répondaient à tous ces cris, et les échos du fleuve répétaient en mugissant un tapage vraiment infernal. Arrivés au bord opposé de la rivière, une marche forcée nous mit bientôt à l’abri de toute poursuite, et c’est ainsi que nous sommes arrivés ce matin à l’hacienda, après avoir reconquis notre butin, mon cheval, et fait prisonnier un jeune Indien que je vendrai le plus cher possible, car on me l’achètera pour en faire un chrétien[49], et sa rançon me servira à m’acquitter envers les âmes du purgatoire.

[49] Bien que l’esclavage n’existe pas au Mexique, la loi permet d’acheter ces enfants, sous le prétexte spécieux de les convertir à la foi chrétienne ; cette indulgence de la loi favorise parfois d’odieuses spéculations.

Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant sans doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le chasseur mexicain ajouta :

— Il est temps maintenant de songer à vous.

— Le moment est donc venu ? lui demandai-je.

— Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas que le silence devient de plus en plus profond autour de nous ? Ne sentez-vous pas que l’odeur des plantes a presque changé, et que, sous l’influence de la nuit, elles exhalent de nouveaux parfums ? Quand vous aurez plus longtemps vécu dans le désert, vous apprendrez que chaque heure du jour comme chaque heure de la nuit y a sa signification, son caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme une voix nouvelle s’élève. A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres, comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra. Nous touchons au moment où l’homme perd le prestige imposant que Dieu a mis sur son front, car la nuit son œil s’éteint, tandis que celui des animaux s’allume et perce l’obscurité la plus profonde : l’homme est le roi du jour, le jaguar est le roi des ténèbres.

En prononçant ces mots empreints d’une emphase tout espagnole, le chasseur se leva et prit, à la place qu’il avait quittée, un paquet qu’il déroula : c’étaient deux peaux de moutons recouvertes de leur toison. Puis il tira son couteau de sa gaîne.

— Voilà vos armes, me dit-il.