— Et que diable voulez-vous que je fasse de cela ? lui répondis-je. J’espérais que vous alliez me donner au moins une carabine.
— Une carabine ! reprit Bermudes ; pensez-vous que j’en aie une provision ? Je n’ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos mains, elle le sera mieux encore dans les miennes ; car en tout il faut de l’habitude, et vous m’avez dit que c’était la première fois que vous chassiez le tigre.
Matasiete s’obstinait à appeler cela chasser !
— Laissez-moi vous expliquer au moins, continua-t-il, l’usage de ces armes. Vous allez rouler ces deux peaux autour de votre bras gauche, et vous prendrez le couteau de la main droite ; vous mettrez en terre le genou droit, et vous appuierez votre bras enveloppé sur le genou gauche. De cette façon, le bras protégera votre corps et votre tête, tandis que votre genou protégera le ventre ; car les tigres ont la mauvaise habitude de chercher à éventrer leur ennemi d’un coup de patte. Si vous êtes attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de l’animal s’enfoncent dans la laine, au lieu d’être éventré, c’est vous qui, d’un coup de couteau, lui ouvrez le ventre de bas en haut.
— Ceci me semble incontestable, lui dis-je, mais j’aime mieux croire que deux chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre ; mon parti est pris, je chasserai les mains dans mes poches, ce sera plus original.
— Mais s’il y en a deux ?
— Eh bien ! vous êtes deux. D’après votre raisonnement, les tigres n’attaquent de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et de la femelle : nous ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux tigres à la fois… à moins pourtant qu’il ne nous soit réservé cette nuit de constater, à nos dépens, un cas de polygamie contraire à toutes les lois de l’espèce.
A défaut de son armure de peaux de moutons, le chasseur insista pour me faire prendre le couteau, que j’acceptai. C’était une lame longue et pointue, avec un manche de corne hérissé de gros clous de cuivre. Puis les deux associés amorcèrent leurs carabines, et nous n’échangeâmes plus d’autre parole. Tant que la lune n’avait pas été élevée dans le ciel, ses rayons obliques avaient encore versé çà et là, à travers les troncs d’arbres, assez de lumière pour éclairer les labyrinthes du bois ; mais, au moment où les préparatifs des deux chasseurs furent achevés, la lune dardait perpendiculairement à la terre ses clartés, qui, dès lors interceptées par le feuillage, laissaient la forêt dans une obscurité complète, tandis qu’elles se répandaient sans obstacle sur la source et sur la clairière, presque aussi vivement illuminées qu’en plein jour. Nous étions abrités par un palétuvier dont les branches inclinées vers la terre formaient une arche assez large. A une vingtaine de pas devant nous, retenu par la longe qui l’attachait, le poulain, dont l’instinct devait servir de guide aux chasseurs, s’était couché près de la source. Je le vis bientôt relever la tête et commencer à donner des signes d’inquiétude. A cette inquiétude vague succédèrent de petits cris de terreur entrecoupés et des efforts pour briser ses liens ; ces efforts étant impuissants, il resta immobile, mais tout son corps tremblait, et ses naseaux laissaient échapper des hennissements d’angoisse. Un souffle de terreur planait dans l’atmosphère. Tout à coup un rugissement caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos du bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l’herbe. Un profond silence suivit ce formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur retraite en se courbant, et j’entendis le double craquement de la carabine qu’ils armaient.
— Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.
— Non pas, s’il vous plaît, répondis-je aussitôt ; j’aime mieux être entre vous. Puis j’ajoutai : — Croyez-vous qu’il y en ait deux ?