Les propriétaires du placer qu’on doit exploiter embauchent, parmi les tribus indiennes du littoral de Californie et de celui de Sonora qui y fait face, le nombre de buzos (plongeurs) dont ils ont besoin. Comme les mineurs, les plongeurs sont à la part, c’est-à-dire que leur salaire consiste uniquement dans une portion du bénéfice qu’on leur abandonne. Dès que les opérations de pêche sont commencées, ils deviennent l’objet d’une surveillance incessante, car on conçoit combien il est facile de soustraire une perle d’un grand prix. Le capataz ou chef d’une brigade est chargé de ce soin. On confie d’ordinaire cette autorité, presque toujours despotique, à un homme que sa force morale ou physique a fait respecter ou craindre de ses camarades.
Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles. A leur suite viennent les sorcières des diverses tribus parmi lesquelles les buzos sont recrutés. Ces femmes, qui exploitent la crédulité indienne, ont pour mission de charmer les requins et d’endormir leur férocité ou leur vigilance. C’est peut-être, de tous les métiers qui viennent s’exercer dans une pêcherie, le plus commode et le plus lucratif. Les rescatadores (racheteurs) se transportent également au buceo (pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est payée en perles. Puis d’autres spéculateurs de bas étage arrivent en foule pour ouvrir des tendajos (cabarets) ou des casas de partida (maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle de la pêche des tortues à écaille, qui attire de nombreuses flottilles à Cerralbo et Espiritu-Santo, une population flottante et nomade de deux à trois cents habitants se trouve subitement réunie dans ces deux îles désertes pendant dix mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs réparent les huttes de la campagne précédente, au besoin ils en bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.
Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement, c’est-à-dire que, pendant que l’un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu’ils tiennent entre l’orteil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de rapidité. L’autre bout de la corde, attachée au canot, les aide à remonter plus facilement, quand leur poids s’est augmenté de celui des coquillages qu’ils vont détacher sur les roches à dix et douze brasses de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs portent devant eux comme un tablier. Il n’est pas rare de voir ces hommes rester jusqu’à trois et quatre minutes sous l’eau, après quoi ils remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empêche pas de plonger ainsi dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs sont en général les Indiens Hiaquis, qui vivent sur les bords de la rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu’on emploie de préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les requins se réunissent en grand nombre auprès de ces pêcheries, comme dans tous les endroits fréquentés de ces parages, les Hiaquis plongent dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si l’on considère la seule arme qu’ils aient à leur disposition. C’est un morceau de bois dont les deux extrémités sont aiguisées et durcies au feu ; cette arme grossière, qu’ils portent à la ceinture de leur caleçon de cuir, s’appelle estaca. On sait que, par la conformation de sa mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se retourner ; c’est ce moment qu’ils choisissent pour enfoncer le pieu dans la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires dès lors ne peuvent plus se rejoindre. Un seul genre de requin, la tintorera, met en défaut le courage des Hiaquis, et leur fait éprouver cette horrible angoisse que cause aux autres hommes la vue d’un requin ordinaire.
Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des capataz, ou chefs des corporations, on les laisse s’ouvrir par la putréfaction que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est complète, on procède au lavage, à peu près comme pour le sable aurifère. Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois ; on fouille avidement cette horrible décomposition qui exhale au loin des miasmes empoisonnés, et on en extrait les perles. Celles qu’on pêche ainsi sur toute la côte de Californie, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se distinguent pas en général par la blancheur de leur eau et la pureté de leur orient, comme les perles de l’Inde ; leur couleur est généralement bleuâtre ; les plus grosses sont même d’une couleur irisée tirant sur le noir violet ; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles, toutefois, ne laissent pas que d’être d’une certaine valeur, et sont employées à des parures de deuil. Il n’est pas d’ailleurs, sur toute la surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque aisance qui ne possède un collier de perles d’un grand prix, et ces perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute l’importance qu’on attache à l’extraction de ces perles, et le grand nombre de spéculateurs qui s’en emparent. Cette pêche dure deux mois.
Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans les canots qui l’ont amenée : les Indiens retournent dans les villes louer leurs bras pour un autre travail ; les sorcières vont raconter à leurs tribus la puissance de leurs incantations ; les rescatadores vont, d’habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats ; les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs baraques de jeu ; les pêcheurs d’écailles, enfin, rapportent à leurs armateurs le fruit de leur campagne, et les deux îles redeviennent désertes jusqu’à la saison suivante. Pendant ce temps, le travail mystérieux qui forme la perle s’accomplit de nouveau ; des monceaux de coquilles de nacre blanchissent sur le rivage et l’encombrent. Primitivement, les navires d’Europe en retour obtenaient une prime pour en débarrasser la grève, en les chargeant comme lest ; plus tard, on payait un droit de deux francs cinquante centimes par tonneau, et maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation ; car ce sont, comme on sait, ces écailles qui fournissent la nacre.
A l’époque où j’arrivai devant les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo, la pêche était en pleine activité. Dès le lendemain, quand je montai sur le pont de la Guadalupe, un spectacle animé frappa mes yeux. Un grand nombre de barques portant des pavillons de diverses couleurs, les unes se croisant, les autres immobiles, couvraient la surface de la mer. Les premières portaient les pêcheurs, qui se disposaient à gagner le large, en quête des carets qu’ils pourraient surprendre endormis à fleur d’eau, tandis que leurs compagnons disposaient, dans les endroits les plus isolés des deux îles, des filets pour les prendre quand ils viendraient paître les algues, les varechs et les autres herbes marines qui tapissent le fond de la mer. Les barques qui restaient immobiles étaient montées par les plongeurs. De minute en minute, on les voyait disparaître sous l’eau, puis se remontrer, les yeux et les traits gonflés par la fatigue, les muscles tendus. Ils déposaient au fond de leurs embarcations les coquillages qu’ils avaient pu détacher des bancs, se couchaient un instant, attendant que ceux de leurs camarades qui alternaient avec eux fussent revenus, puis replongeaient de nouveau. Quelques-uns d’entre eux étanchaient avec de l’eau de mer les flots de sang que la trop longue compression des poumons leur faisait rendre par les oreilles, et surtout par les narines.
De temps en temps, sur les cimes des promontoires qui dominaient la rade, apparaissaient quelques vieilles femmes hideuses et à peine vêtues ; c’étaient des sorcières indiennes. Elles s’avançaient en étendant sur les flots leurs bras décharnés, et murmuraient ou chantaient des paroles mystérieuses pour endormir la férocité des requins. Cet ensemble si pittoresque, les sauts des plongeurs, le bruit continuel de l’eau jaillissante, les cris des signaux, les encouragements, les défis, les rumeurs de la terre se mêlant à celles de la mer, les chants lugubres des sorcières, puis de temps à autre les évolutions des requins signalés par l’aileron qui s’élève de leur épine dorsale, toutes ces scènes si étranges, si diverses, composaient un spectacle des plus curieux pour un Européen. Pendant que je le contemplais avec un vif intérêt, le capitaine s’approcha de moi avec son calme habituel, et me dit :
— Si mes gens n’avaient pas besoin de se reposer de leurs fatigues, je mettrais à votre disposition une de mes embarcations ; mais vous pouvez y suppléer en hélant une de ces barques, qui vous conduiront à Cerralbo pour la moindre des choses. Une journée sur la terre ferme paraît bien douce après une longue navigation.
Comme j’étais parfaitement de cet avis, je suivis le conseil du capitaine, et quelques instants après je débarquais à Cerralbo. Le premier aspect de l’île n’a rien d’agréable. Un village entier composé de cabanes faites de planches, de débris de barques hors de service ou de navires échoués, de bambous, de troncs de palmiers, s’élève à quelque distance de la mer. Sur la plage, je remarquai des monceaux de coquillages de nacre qui attestaient l’abondance de la pêche précédente ; plus loin, ces mêmes coquillages, que la putréfaction avait ouverts, étaient vidés dans des auges en bois et lavés avec soin. De temps à autre, on tirait de cet amas de coquilles fétides des perles de diverses grosseurs, depuis la semence jusqu’à la calebasse. Des cris de joie éclataient chaque fois qu’une perle de grande dimension s’offrait aux regards des travailleurs. Dans d’autres endroits de l’île, de malheureuses tortues cuisaient toutes vives, au milieu des plus affreux tourments, dans leur carapace, que le feu ramollissait et aidait à séparer de leur corps. On raccommodait des barques ou des filets, on durcissait des estacas, on aiguisait des harpons ; bref, l’activité qui régnait à terre égalait celle qu’on déployait sur l’eau.
Les réflexions morales sur les peines que coûtent certains objets de luxe sont devenues presque un lieu commun. Cependant, quand on a vu ces perles, cette écaille, produites par une cause mystérieuse au fond des mers de la zone torride, arrachées de leurs abîmes malgré les requins, gardiens jaloux de ces trésors, puis tirées de cette putréfaction aux miasmes souvent mortels, on ne peut s’empêcher de frémir en songeant aux périls qu’affronte l’homme, aux prodiges qu’il accomplit sous l’impulsion de sa cupidité.