Il fallait cependant me décider à demander l’hospitalité pour cette journée et la nuit suivante dans quelqu’une des huttes de Cerralbo, et, pour cela, choisir la plus apparente ; mais toutes présentaient un tel aspect de misère et de dénûment, que le choix était fort difficile. Une rumeur sourde, qui s’éleva du côté de la mer, dont je m’étais un peu éloigné, vint mettre un terme à ma perplexité. Quoique l’heure à laquelle la pêche se termine chaque jour n’eût pas sonné, tous les plongeurs restaient immobiles sur leurs bateaux, le cou tendu, les yeux fixés sur un endroit de la mer assez rapproché du banc qu’ils étaient en train d’exploiter. Les vieilles femmes dont j’ai parlé redoublaient leurs conjurations, et cette fois sur un ton plus élevé et dans un langage inconnu. Tout à coup, à l’aspect d’une forme hideuse de requin qui décrivait de grands cercles en s’enfonçant lentement sous l’eau, les pêcheurs, dans l’espoir d’épouvanter le monstre, firent retentir l’air de cris redoublés. Malheureusement la couche d’eau qui recouvrait le requin devait l’empêcher d’entendre ces cris, malgré la finesse d’ouïe qui distingue ces animaux.

— C’est une tintorera, me dit le Mexicain, que je retrouvai parmi les spectateurs.

J’ai dit l’effroi que cause cette variété du requin à ces hommes intrépides.

— C’est une tintorera, reprit le Mexicain, et si tout autre que le plongeur que vous allez voir sortir de l’eau se trouvait dans cette position, ce serait un homme perdu ; mais celui-là s’en soucie comme d’un botete[7].

[7] Poisson vénimeux, qui, mis à l’air, enfle et éclate sous les coups.

— Quoi ! m’écriai-je, il y a quelque malheureux sous l’eau, et vous le connaissez !

— Certes, oui ; c’est José Juan.

Si on ne l’a pas oublié, c’était la seconde fois que, depuis la veille, on me jetait le nom de cet homme avec un laconisme qui indiquait qu’après ce nom tout commentaire était inutile. Cette fois, vu la terrible gravité de la circonstance, ce nom me frappa vivement. Le Mexicain avait à peine achevé cette brève réponse, qu’on vit le plongeur sortir de l’eau comme un trait et s’élancer dans son bateau à l’aide de la corde qui y était attachée. Presque au même moment cette corde était tranchée par les dents du requin comme un fil d’araignée ; une seconde de plus, l’homme eût été tranché de même. Des cris d’allégresse, des vivat, des applaudissements, éclatèrent de toutes parts à l’apparition du plongeur. Celui-ci les reçut comme un hommage mérité, mais toujours flatteur, à en juger par le gonflement de ses narines et l’air d’orgueilleux dédain avec lequel ses yeux suivaient la retraite de son ennemi.

Ce n’est pas à la peur que José avait cédé en fuyant. Une femme jeune et belle se tenait immobile et presque défaillante sur le rivage. Un ardent regard que lui jeta José Juan m’expliqua suffisamment que c’était à elle qu’il avait fait ce sacrifice. Le Mexicain soupira et me dit d’un air de regret :

— Il y a un an, nous aurions vu un beau combat entre lui et le requin. A pareille époque, il a tué une tintorera pour sauver un ami ; mais alors il n’était pas encore marié. Depuis, le mariage l’a amolli. Voulez-vous que je vous raconte cette histoire ? elle est fort curieuse.