— Non, merci, j’aime mieux la lui entendre raconter à lui-même, car je compte lui demander l’hospitalité pour cette nuit.

Mon indécision avait cessé, la hutte qui abritait un pareil hôte devait être à mes yeux la plus belle de toutes. Je demandai donc à José Juan de vouloir bien me recevoir pour une nuit sous son toit. La cabane du hardi plongeur était située à une assez grande distance des autres, et presque à l’extrémité de l’île de Cerralbo. Elle était adossée à un rocher dans les fentes duquel poussaient des cactus et des aloès, et dont le sommet servait d’abri aux oiseaux de mer pendant les dix mois où l’île est solitaire. Du seuil de la hutte on dominait la grève et la mer ; on pouvait apercevoir les bords escarpés d’Espiritu-Santo, et même entendre le sourd ressac des flots qui venaient s’y briser. Ce fut vers cet endroit sauvage que mon nouvel hôte me conduisit avec toute l’urbanité et la courtoisie de ses compatriotes, et sans que rien dans son maintien indiquât l’effroyable danger auquel il venait d’échapper.

José Juan était un métis, fils d’un Indien et d’une blanche ; il avait hérité de la couleur cuivrée de son père, et le type indien de sa figure n’offrait rien de remarquable. Sa taille était moyenne, ses mains presque délicates ; mais ses larges épaules, ses reins étroits et sa maigreur nerveuse, indiquaient une grande force physique, sur laquelle se fondait peut-être son énergie morale.

Je trouvai, en arrivant à la hutte, la jeune femme dont il a été question occupée à préparer notre dîner, dîner de pêcheur indien s’il en fut. C’était une tortue dont on avait arraché le plastron, et qui cuisait à petit bruit dans sa carapace sur des braises recouvertes de cendres. J’ajouterai qu’en ma qualité de pensionnaire du capitaine don Ramon, et grâce au piment, au citron et aux clous de girofle dont le mets en question était abondamment épicé, je trouvai ce dîner délicieux. Une bouteille de mescal de Téquila de la plus forte espèce, dont j’avais eu soin de me munir, et que José Juan paraissait trouver de son goût, ne tarda pas à faire régner entre nous cette cordialité qui donne un charme de plus à la bonne chère. La bouteille était à moitié vidée par mon hôte ; il était nuit close ; une lampe fumeuse alimentée d’huile de tortue répandait une lumière inégale. La jeune femme de José Juan écoutait notre conversation, assise comme nous par terre, mais dans la pose naïve des femmes indiennes. Par la porte ouverte, on voyait la mer rouler sur la grève ses vagues lumineuses ; le ciel montrait ses étoiles ; l’heure et le lieu, tout était propice aux histoires émouvantes de chasse ou de pêche. J’entrai résolûment en matière.

— J’avoue, seigneur don José Juan, que s’il est un homme qui ait piqué ma curiosité, c’est vous, et à un point que je ne saurais dire.

José Juan me regarda d’un air étonné.

— Les deux circonstances singulières au milieu desquelles j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, ce qu’on m’a dit de vous, rendent cette curiosité bien légitime, et j’espère qu’elle n’a rien d’offensant.

— Vous parlez de cette tintorera qui a manqué de me couper en deux ? reprit le métis d’un air de dédain. C’est un fait qui n’a rien d’extraordinaire, un fait assez fréquent, malheureux ; mais c’est tout.

— D’accord ; mais que vous avait fait ce pauvre diable que vous avez poursuivi et traîné à la remorque ?

— A moi, rien personnellement ; aussi je n’y mettais pas d’animosité, dit José Juan en riant. Seulement, en ma qualité de capataz, je devais lui faire rendre une perle de grand prix qu’il avait avalée, et qu’il voulait aller digérer à son aise chez ses amis d’Espiritu-Santo.