Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je convins de quitter l’hacienda le lendemain avec lui et le Canadien ; puis je le congédiai, sans me dissimuler que la créance des âmes du purgatoire était fort aventurée, et qu’elles couraient grand risque de n’avoir jamais en Bermudes qu’un débiteur insolvable.
VII
LE SALTEADOR
Le moment approchait pour moi de dire adieu à la vie du désert. Je ne voulais pas cependant reprendre la route d’Hermosillo sans avoir visité le préside de Tubac. C’était le terme que j’avais fixé à ma longue excursion dans les solitudes mexicaines. Les rencontres, les incidents variés qui avaient marqué la première partie de mon voyage n’étaient pas faits pour lasser ma curiosité. Aussi le jour du départ me trouva-t-il tout prêt, tout disposé à braver de nouveaux périls et de nouvelles fatigues. Je ne regrettais qu’une chose : l’avouerai-je ? c’était de trop bien connaître le terrain où j’allais marcher. L’imprévu avait été jusqu’à ce jour le plus grand charme de mes explorations aventureuses, et l’imprévu n’allait-il pas me manquer ? — La Sonora, me disais-je, n’a plus rien à m’apprendre. — Je me trompais : le hasard me devait montrer encore deux faces nouvelles d’un monde dont je croyais avoir pénétré tous les mystères. Après une visite aux prairies illustrées par Cooper, où je pourrais admirer la vie sauvage dans toute l’indépendance et la fierté de ses allures, il m’était réservé de contempler, dans une petite ville plus rapprochée des provinces centrales, à la foire de San-Juan de los Lagos, la lutte de la barbarie et de la civilisation représentées, comme elles le sont trop souvent au Mexique, par leurs plus tristes abus, par leurs plus impurs éléments.
C’était en compagnie du chasseur mexicain Bermudes Matasiete et du coureur des bois canadien que je devais faire le trajet de l’hacienda de la Noria jusqu’au préside de Tubac. Les deux aventuriers se dirigeaient vers les prairies, poussés par la haine sauvage qu’ils avaient vouée aux Indiens, et un peu aussi par cette irrésistible attraction que le désert exerce sur le chasseur, comme la mer sur le matelot. La chasse aux loutres n’était pour eux, bien entendu, qu’un prétexte. Décidé à ne quitter les deux chasseurs qu’à la limite des prairies, je pris gaiement congé du maître de l’hacienda, don Ramon, après avoir choisi dans sa caponera deux beaux chevaux que je lui payai généreusement, et sans marchander, vingt-cinq francs par tête. Nous partîmes, et deux jours de marche nous conduisirent à Tubac, grossier jalon planté par une civilisation douteuse sur les confins de la république et du désert. A une petite distance de Tubac, au delà de la rivière de San-Pedro, commencent les prairies. Je suivis les deux chasseurs jusqu’aux bords de la rivière : c’est là que nous nous séparâmes, et je ne les vis pas sans quelque émotion s’enfoncer dans ces solitudes, où tant d’hommes intrépides ont trouvé leur tombeau.
Ce ne fut qu’après avoir vu mes deux compagnons disparaître dans les hautes herbes, que je reportai mes regards sur le paysage, dont je n’avais pu encore admirer qu’en passant les magnificences. Les prairies qui se terminent au San-Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans la direction opposée, que les eaux du Missouri. C’était bien là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du San-Pedro par une étroite langue de terrain, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles des plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats ; leurs sourds mugissements arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un parti de chasseurs, d’une tribu d’Indiens amis, descendait en ce moment le cours du San-Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses vides. Une recua de mules chargées de lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel, prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et aux cadences indiennes, qui troublaient, en mourant graduellement, le silence des solitudes.
Cette conduite d’argent sous l’unique surveillance de quelques arrieros eût suffi pour me rappeler que je foulais une terre primitive. Dans l’intérieur de la république, un régiment n’est quelquefois pour ces riches caravanes qu’une trop faible escorte. Sur certaines frontières, des sommes immenses peuvent impunément traverser les villes et les villages avec le nombre d’hommes strictement nécessaire pour charger et décharger les mules à chaque halte. Par un contraste digne de remarque, nulle part la propriété privée n’est plus respectée que dans cet État lointain, où les déportés aux présides, l’écume des grandes villes, formèrent d’abord le noyau de la population. Les crimes qui s’y commettent accusent l’effervescence des passions plutôt que les froids calculs de la cupidité. Chacun y vit, pour ainsi dire, au dehors ; le foyer n’a pas de secrets, sauvegardé qu’il est par la bonne foi publique. Malheureusement, chaque jour, des gens sans aveu, des voleurs, des assassins échappés aux prisons ou au glaive de la justice, viennent demander un asile à ces solitudes. Telle est l’influence mauvaise et toujours plus active sous laquelle, en Sonora, les mœurs tendent à s’altérer. Ainsi la corruption des États du centre (Tierra adentro) atteint peu à peu les frontières mêmes de la république, et on peut prévoir le jour où la Sonora n’aura gagné, en échange de ses vieilles mœurs, que les vices et la misère, partout inséparables d’une demi-civilisation.
Je repris le chemin de Tubac. Après avoir marché quelques heures, je m’aperçus que le soleil, près de se coucher, ne lançait déjà plus sur les prairies que des rayons obliques, et je m’étonnai de n’avoir pas atteint le préside. Je marchai encore, et bientôt il fallut me rendre à une terrible évidence. Trompé par cette interminable succession de vertes collines, je m’étais complétement égaré. Je montai sur la plus haute des éminences qui m’entouraient : si loin que mon œil pût plonger, je ne vis devant moi que les immenses savanes qui se déroulaient à l’infini sans arbres, sans maisons, sans abri ! La rivière, qui seule aurait pu me guider, cachée par les ondulations du terrain, était invisible comme le préside. Deux coups de feu, que je tirai comme signal d’alarme, n’éveillèrent aucun écho. J’étais donc condamné à passer la nuit dans le désert, et ce n’était pas sans angoisse que je voyais arriver le moment où ces plaines immenses, qui devaient abriter tant d’hôtes redoutables, seraient envahies par l’obscurité. Un petit nuage gris, qui tranchait sur la pourpre pâlissante de l’horizon, me rendit tout à coup quelque espoir. Ce nuage, qui semblait toucher la terre, et dont le sommet était plus large, plus transparent que la base, devait être la fumée d’un feu allumé dans la savane. Je me dirigeai rapidement de ce côté, tout en me demandant qui j’allais rencontrer près de ce feu. Était-ce une halte de chasseurs, un bivouac d’Indiens bravos[50], ou un hato[51] de muletiers ? La conduite d’argent que j’avais aperçue le matin me revint en mémoire, et ce souvenir me rassura. L’obscurité croissait cependant, et bientôt je ne distinguai plus le nuage. Quelques instants se passèrent dans une cruelle incertitude ; mais, quand la nuit fut tombée tout à fait, la lueur du feu se dessina claire et brillante au milieu des ténèbres. Je pus me remettre en marche.
[50] Féroces.
[51] Halte.
A mesure que j’avançais, la zone de flamme s’élargissait graduellement, et j’aperçus enfin la silhouette noire de deux hommes assis près d’un brasier. Deux énormes chiens, qui se précipitèrent vers moi avec des aboiements furieux, ne me laissèrent pas le temps de reconnaître, avant de m’approcher davantage, à qui j’allais avoir affaire. Une voix rude rappela fort heureusement les dogues, qui revinrent à pas lents se coucher près du feu. Malgré cette démonstration pacifique, l’aspect de mes deux futurs hôtes n’était rien moins que rassurant. La physionomie la plus débonnaire emprunte toujours quelque chose de menaçant aux reflets d’un brasier, et les figures sauvages des deux inconnus n’étaient nullement adoucies par ces lueurs sinistres. Leurs vêtements de toile blanche étaient littéralement roidis par une épaisse croûte de sang caillé, et, au moment où j’entrai dans la zone de lumière, je remarquai aussi des traces de sang sur les poils des deux dogues, qui me regardaient en grognant.