— Approchez sans crainte, me dit l’un des deux hommes ; nous avons entendu la voix d’un chrétien, et vous n’avez plus rien à redouter. Avant tout, mettez pied à terre, car ces chiens sont dressés à ne voir un ennemi que dans un homme à cheval : les Apaches ne vont jamais à pied.
— Volontiers, repris-je en descendant de cheval ; mais je ne veux pas être indiscret, et je n’ai qu’à vous demander le chemin du préside de Tubac, dont je dois être tout près.
— A moins qu’une demi-douzaine de lieues ne soient rien pour votre cheval, vous en êtes tout près en effet, répondit assez brusquement mon interlocuteur. Puis, voyant mon étonnement, il ajouta : Si, comme le prouvent votre question et votre surprise, vous êtes égaré, ce que vous avez de mieux à faire sera de passer la nuit près de ce brasier, car vous vous égareriez de nouveau, sans espoir de trouver un feu pour vous chauffer et une tranche de bison pour souper.
Cette dernière raison me parut concluante ; j’étais à jeun depuis le matin, et j’acceptai de grand cœur la modeste hospitalité que le lieu et le moment rendaient pour moi si précieuse. Débarrassé de mes préoccupations les plus poignantes, c’est-à-dire la faim, la soif et la solitude, je promenai un regard moins distrait autour de moi. A moitié enseveli dans l’ombre noire, à demi éclairé par la flamme pétillante, un troisième individu était couché non loin du foyer ; soit qu’il dormît d’un bien lourd sommeil, soit qu’il fût plongé dans une très-profonde méditation, il n’avait point paru entendre les aboiements des chiens ni le bruit de mon arrivée. Sa figure était cachée par l’obscurité, et ce que je voyais de son costume ne se distinguait en rien de celui que je portais moi-même. Un cheval, attaché par une courroie retenue à un piquet, paissait l’herbe près de lui. Plus loin, des peaux étendues par terre, le cadavre d’un quadrupède fraîchement écorché, des ustensiles ou des armes de toute espèce, prouvaient que mes deux amphitryons exerçaient dans ces prairies le rude et dangereux métier de chasseurs de bisons. Rassuré à cet égard, j’entravai mon cheval sans le desseller, et je m’assis.
Cependant nos hôtes s’occupaient des préparatifs du souper, qui devait consister en un morceau de bison cuit à l’étouffée (tatemado) ; ils allèrent chercher l’eau que nous devions boire à une rivière voisine que j’appris avec étonnement être le San-Pedro, dont je me croyais si éloigné, et vers lequel j’étais revenu sans m’en douter. Tout était donc disposé pour le repas, et l’individu couché ne semblait nullement se préoccuper de ces apprêts, qui me paraissaient à moi si importants ; mais il y a cette différence entre l’Européen et le Mexicain, que le dernier, insensible à la faim comme à la soif, se trouve dans l’abondance là même où le premier succombe à la faim. Sur l’invitation de nos hôtes (car j’appris alors que cet homme était comme moi un étranger pour les chasseurs de bisons), il sembla secouer sa torpeur, et vint s’asseoir pour prendre aussi sa part de l’hospitalité du désert.
La stature de ce nouveau convive, qui m’inspira dès ce moment une curiosité indéfinissable, indiquait la vigueur et l’agilité ; sa figure était sombre, imposante ; ses traits durs, fortement accentués, révélaient une force morale supérieure peut-être à sa force physique. Les premiers mots qu’il prononça en murmurant une espèce de benedicite n’étaient pas entachés de cette prononciation vicieuse qui distingue les habitants de l’État de Sonora ; il était facile de reconnaître en lui un homme des États du centre de la république.
Quand notre repas fut achevé, je pris la parole : — Il est d’usage, dis-je en me tournant vers les deux chasseurs, que celui qui reçoit l’hospitalité prévienne les questions que son hôte peut lui adresser ; je vous dirai donc qui je suis, d’où je viens, et où je vais.
J’eus bientôt donné tous les détails qui me concernaient, et je dois avouer que ces détails semblèrent très-médiocrement intéresser mon auditoire. Cependant, quand je parlai de la conducta du matin, je crus remarquer que l’inconnu m’écoutait avec un redoublement d’attention.
— Une conducta ! dit-il quand j’eus terminé mon récit. Et d’où diable peut-elle venir dans ces déserts ?
— Mais de Santa-Maria ou de Chihuahua apparemment, repris-je ; elle ne fait ce détour que pour éviter les Comanches. Êtes-vous donc depuis si peu de temps dans ce pays que vous ne sachiez pas cela ?