Nous vîmes alors que tous ces malheureux, que nous avions pris pour des voleurs, étaient eux-mêmes étroitement attachés aux arbres, et qu’ils imploraient notre assistance. C’étaient sans doute de petits marchands que les rateros avaient dépouillés au sortir de San-Juan. Nous nous consultâmes sur ce que nous devions faire en leur faveur. Je proposai de les délivrer. Mon compagnon me rappela la mésaventure de don Quichotte poursuivi à coups de pierres par les galériens dont il avait brisé les chaînes. J’allais me rendre à ses avis, quand des cris perçants attirèrent mon attention sur un individu qui paraissait le plus maltraité de la bande. Je ne pus résister à un mouvement de compassion, et, mettant pied à terre, j’eus bientôt coupé les liens qui garrottaient ce malheureux. Sans prendre le temps de me remercier, celui-ci gagna le sommet du talus qui bordait la route, et alors seulement tourna vers moi une figure vraiment patibulaire.

— Ah ! seigneur cavalier, me dit ce drôle, vous m’avez rendu un bien grand service en me donnant la préférence sur mes compagnons d’infortune ! Les gens que vous voyez sont d’honnêtes marchands que nous avions cru prudent, mes amis et moi, de garrotter après les avoir dévalisés. Seulement mes amis, pour me jouer un mauvais tour, ont trouvé plaisant de m’attacher avec eux. Adieu ; puisse le ciel vous récompenser de votre perspicacité ! Et vous, seigneur cavalier, ajouta-t-il en se tournant vers M. D…, rappelez-vous le sort qui attend les négociants en détail à la foire de San-Juan.

Un instant après, le Santucho, car c’était lui que, dans un bel élan de charité chrétienne, j’avais délivré, disparaissait derrière les broussailles. Nous échangeâmes, M. D… et moi, un regard de suprême désappointement.

— Partons, me dit M. D… après un moment de silence, et laissons ces braves gens s’en tirer comme ils pourront. Aussi bien vous avez aujourd’hui la main trop malheureuse.

Une double détonation qui me fit tressaillir m’empêcha de répondre à ce reproche, que j’avais, il faut le dire, un peu mérité. Deux hommes débouchèrent presque en même temps sur la route et se croisèrent avec nous. L’un d’eux soufflait tranquillement dans le bassinet de sa carabine ; l’autre accrochait la sienne au porte-mousqueton de sa selle. Je les reconnus tous les deux pour appartenir à la cuadrilla de mon ami le salteador.

— Valga me Dios ! me dit l’un de ces hommes en passant près de moi ; qui diable aurait pu penser que vous iriez choisir, parmi tant d’honnêtes gens, le Santucho pour le délivrer ? Nous l’avions attaché là en attendant l’heure de tirer sur lui, comme l’avait ordonné notre chef. Il a fallu devancer l’heure prescrite pour réparer vos maladresses. Adieu, seigneurs cavaliers ; que la leçon vous profite !

Derrière les bandits qui s’éloignaient arrivait un cavalier qui nous eut bientôt rejoints. Le costume du nouveau venu était aussi riche qu’élégant. Un chapeau à larges bords avec son enveloppe de toile cirée, une toquilla en perles de Venise, un dolman de drap, dont on voyait les manches richement brodées de soie sortir des plis de la manga violette rehaussée d’ornements de jais ; de larges pantalons flottant sur les étriers, composaient ce pittoresque costume, vraie tenue de salteador en campagne. Un cheval digne d’un pacha, l’œil étincelant, les naseaux dilatés, le col arqué, la queue ornée de larges rubans rouges, faisait vibrer, à chacun de ses mouvements, une longue et flexible lame de Tolède, dont le fourreau, délicatement ciselé, battait ses flancs. Une courte carabine se balançait du côté opposé de la selle. Les bandits n’avaient pas attendu que le cavalier laissât tomber les plis de la manga qui cachait en partie sa figure, pour se découvrir et saluer leur chef. Ils lui rendirent compte de ce qui s’était passé en pur castillan, car l’argot des truands espagnols est inconnu au Mexique.

— C’est bon, dit froidement le salteador ; allez chercher le corps où vous l’avez laissé.

Un des bandits s’éloigna, et revint, quelques minutes après, traînant au bout de son lazo le cadavre du Santucho. Quoique frappé de deux coups de feu, le malheureux respirait encore.

— Fouillez-le, dit le chef.