Un des deux hommes descendit de cheval ; le Santucho sembla faire un mouvement pour se défendre, mais ce mouvement fut presque imperceptible. Des poignées de piastres, de réaux, de menue monnaie, furent retirées de ses poches : c’était le fruit de ses vols de la nuit, qui lui coûtaient si cher. L’homme qui l’avait fouillé interrogeait son chef du regard. Sur un signe il alla détacher les malheureux captifs que la terreur semblait paralyser. Sur un autre geste, le bandit éparpilla devant eux les piastres trouvées dans les poches de son camarade. En voyant les marchands se précipiter sur l’argent qui leur était ainsi rendu, le Santucho fit un mouvement convulsif, puis resta immobile. Cette fois il était mort : le désespoir de se voir dépouillé l’avait achevé.
— Chargez ce corps sur vos épaules, dit impérieusement le chef aux marchands, qui cherchaient encore dans le sable ensanglanté les dernières pièces de monnaie, et remettez-le à l’alcade de ma part. Il l’avait voulu vivant, je le lui envoie mort ; il comparera sa justice à la mienne.
Les marchands obéirent, et, tandis que le funèbre cortége s’éloignait lentement, le salteador me dit avec un sourire presque hautain :
— J’avais juré de punir ce misérable, comme de faire trembler les juges de ce pays damné, où l’on trafique de la justice : vous voyez que mes deux serments ont été tenus. J’en ai fait un troisième que vous connaissez, seigneur cavalier, ajouta-t-il en saluant M. D…; je vous souhaite d’observer aussi fidèlement votre parole que je saurai tenir la mienne.
A ces mots, le proscrit s’éloigna, et bientôt la vitesse de son cheval l’eut dérobé à notre vue.
Huit jours après ce départ précipité, nous vîmes briller au soleil les neiges éternelles des deux volcans qui dominent Mexico, et peu s’en fallut que les amis qui venaient au-devant de moi ne crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé, qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la république, plus de quatorze cents lieues : c’est la distance à peu près du Havre à New-York. Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si longtemps chaussés, et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant de nuits froides, comme du soleil de tant de jours brûlants. Deux mois s’étaient passés ; mon imagination ne me présentait plus que comme un rêve mes pérégrinations aventureuses dans les déserts de la Sonora, quand un dernier incident vint en réveiller pour moi le souvenir. Un inconnu apporta à M. D… un indulto parfaitement en règle, et il accepta à une courte échéance une traite de sept cents piastres à l’ordre d’une des premières maisons de Mexico. Le salteador avait tenu sa troisième promesse aussi religieusement que les deux autres.
FIN.
TABLE
| Pages | |
| Le Pêcheur de perles. | [1] |
| Une Guerre en Sonora. | [41] |
| Cayetano le contrebandier. | [89] |
| Les Gambusinos. | [137] |
| Le Dompteur de chevaux. | [194] |
| Bermudes-el-Matasiete. | [239] |
| Le Salteador. | [289] |