Paris, février 1847.
NOTICE
SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
DE GABRIEL FERRY
I
Gabriel Ferry de Bellemare (dans les lettres il ne signa jamais que la première partie de son nom) naquit à Grenoble en novembre 1809. Tout enfant, il perdit sa mère ; son père, sous l’Empire, avait occupé la place de conservateur des eaux et forêts du département du Simplon. A l’époque de la Restauration, il s’engagea dans différentes affaires commerciales avec l’Amérique du Sud et finit par fonder une maison de commission à Mexico. Presque toujours éloigné de son fils, il l’avait mis au collége de Versailles.
Gabriel Ferry termina ses études en 1830, et son père, désirant l’initier aux affaires du négoce, l’appela auprès de lui à Mexico. Le jeune homme partit avec cet enthousiasme que l’on éprouve communément à cet âge pour tout ce qui est lointain, pour tout ce qui présente le caractère de l’inconnu et du merveilleux. Le Mexique était alors au lendemain de la fin de la guerre de l’Indépendance ; il était le théâtre d’étranges choses et de singulières mœurs. Gabriel Ferry en y arrivant dans ce moment n’échappa point à la fascination de ce milieu ; il sentit les instincts de recherches et de curiosité, que la nature avait déposés en lui, se développer subitement. Aussi arriva-t-il que, venu au Mexique pour s’initier aux affaires commerciales, il ne s’en occupa nullement ou très-peu.
Devenu promptement familier avec la langue espagnole, portant le costume mexicain avec une aisance à tromper les indigènes eux-mêmes, il vit de ces choses, il lui arriva de ces aventures qui sont les plus grandes joies du voyageur. La société mexicaine lui offrit l’attrait d’un roman bizarre et mystérieux, dont on ne veut ignorer aucune scène ; sa vie, qu’il aurait pu rendre moins agitée, à l’exemple de tant d’Européens établis au Mexique, devint pleine de hasards ; il allait au-devant des aventures ; il les suscitait, il les provoquait ; et fréquemment on le vit faire de longues excursions à cheval pour avoir le dernier mot d’une aventure commencée à Mexico, sa résidence habituelle.
Après quelque temps de séjour dans cette dernière ville, un vif désir s’empara de Gabriel Ferry : celui de voir ce vaste désert qui sépare au nord le Mexique des États-Unis, retraite des Sioux, des Indiens Apaches, hordes barbares perpétuellement en guerre avec les blancs ; de visiter ces prairies illustrées par Cooper, d’y admirer la vie sauvage dans toute sa simplicité primitive. Pour parvenir au désert, il faut traverser le Mexique dans toute son étendue, du Sud au Nord, en passant par la Sonora, la plus curieuse peut-être des provinces mexicaines. Une occasion lui permit bientôt de satisfaire ce désir : son père avait noué quelques relations commerciales dans la Californie, alors peu peuplée ; il y envoya son fils pour conclure une importante négociation. Au retour, Gabriel Ferry avait la faculté de pousser jusqu’au désert, si bon lui semblait. Le jeune homme part, plein d’ardeur, s’embarque à San Blas, navigue un mois dans ce beau golfe de Californie, dont les eaux sont si limpides, si transparentes, qu’on l’a appelé la mer Vermeille, touche à Pichilingue et remplit sa mission ! Désormais libre de son temps, il visite une partie des côtes de la Californie ; arrête un instant son cheval devant les quelques huttes de la misérable bourgade qui doit s’appeler plus tard San Francisco, puis il traverse de nouveau le golfe et va débarquer près de Guaymas, le plus important des ports de la Sonora !
Pour atteindre le désert, il traverse à cheval cette province dans toute son étendue ; il devient acteur et témoin des choses étranges, des aventures singulières qui sont l’origine de ce volume des Scènes de la vie sauvage. Arrivé au terme de son voyage, après des péripéties inouïes, un splendide paysage se déroule à ses yeux.
Laissons-le parler :
« Les prairies qui se terminent au San Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans le côté opposé, que les eaux du Missouri. C’était bien là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du San Pedro par une étroite langue de terre, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles de plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats ; leurs sourds mugissements arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un parti de chasseurs d’une tribu d’Indiens amis descendait en ce moment le cours du San Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses vides. Une secua de mules chargées de lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel, prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et aux cadences indiennes qui troublaient, en montant graduellement, le silence des solitudes. »