Un lieutenant, soldat de fortune comme Tobar, partageait d’ordinaire avec lui ces distractions, et avait conquis sa faveur par une adresse et une audace peu communes. Ce lieutenant s’appelait Ignacio Ochoa. C’était le type, de plus en plus rare, de ces aventuriers intrépides qui vinrent peupler les présides et refouler les tribus sauvages au fond de leurs forêts. Énergique descendant des compagnons de Cortez, Ochoa était ce qu’on appelle au Mexique un hombre de á caballo, c’est-à-dire qu’il pouvait dompter en deux heures un cheval sauvage, qu’il savait ramasser au galop un objet par terre, se suspendre à la crinière d’une main et à l’arçon de derrière à l’aide de l’éperon, et se coucher ainsi sous le ventre de son cheval au galop ; qu’il savait jeter le lazo et abattre trois ennemis à la fois : de la pointe de son épée, d’un coup d’étrier et du choc de sa monture. Au temps de la chevalerie, c’eût été un chevalier sans peur, mais non sans reproches. Espèce de bandit redouté à dix lieues à la ronde, criblé de dettes, également évité de ceux qui avaient le dangereux honneur d’être ses créanciers et de ceux qui craignaient de le devenir, Ochoa, avec toutes ces qualités d’un chef de partisans, n’était cependant encore que lieutenant. C’était sur cet homme que Tobar avait jeté les yeux pour le seconder. Ce jour-là, le lieutenant Ochoa galopait comme à l’ordinaire à côté du général.

— Est-ce que le temps ne te paraît pas affreusement long au milieu de cette tranquillité de l’État ? lui demanda brusquement Tobar en arrêtant son cheval. En vérité, je m’ennuie de n’avoir rien à faire. Ces chiens d’Indiens Punas, Zeris ou Tiburons, ne donnent plus signe de vie.

— Vous les avez à peu près tous exterminés ; j’en voudrais pouvoir dire autant de mes créanciers, répondit gravement Ochoa.

Le général reprit :

— A cet ennui se joignent chez moi de justes motifs de mécontentement. N’est-il pas honteux pour le gouvernement central d’avoir prononcé la déchéance de l’excellentissime seigneur Santa-Anna ? Ne suis-je pas moi-même encore simple commandant de place, quand je mérite mieux ? Où est la justice ? Eh bien ! je rétablirai l’ex-président, ou je deviendrai moi-même gouverneur de l’État, et je compte sur toi pour m’aider.

— Quand marchons-nous sur Mexico, demanda Ochoa en riant, pour sommer le congrès souverain de faire de moi un capitaine ?

— Je le dirai, répondit majestueusement Tobar. En attendant, vive Santa-Anna !

— Santa-Anna ou la mort ! s’écria Ochoa ; et ils rentrèrent à Guaymas.

Les conjurés furent aussi vite trouvés que la conjuration ourdie ; Ochoa n’eut que l’embarras du choix dans le nombre de ses amis. C’étaient des jeunes gens de familles distinguées, mais de mœurs perdues, la plupart devant, selon l’expression énergique du pays, une ou plusieurs morts[11], et qui avaient eu maille à partir avec les alcades ou les recors. C’était une trop belle occasion de payer leurs dettes sans bourse délier (je parle de leurs dettes pécuniaires), et tous briguèrent l’honneur de s’enrôler sous la bannière de Tobar.

[11] C’est-à-dire qui avaient commis un ou plusieurs assassinats.