Pendant la nuit qui précéda l’exécution de leur projet, les conjurés, au nombre d’une vingtaine, tinrent conseil. L’assemblée fut orageuse. Quelques-uns émirent d’abord l’idée de brûler la ville et d’égorger les habitants en masse, d’autres se récrièrent contre la barbarie de ce plan ; on se calma, et l’on finit par citer des noms et discuter des exécutions partielles. Chacun crut devoir signaler à l’animadversion publique le créancier dont il avait le plus intérêt à se défaire, ou l’alcade dont il avait le plus à se plaindre. Sur ce chapitre, Ochoa garda le silence ; il ne voulait pas l’extermination de tout Guaymas. Puis on proposa de marcher sur Mexico, après s’être rendu maître du fort, dont il fallait avant tout s’emparer. Nouvelle délibération aussi longue que la première sur la façon dont on s’y prendrait pour en déloger les occupants. On proposa derechef un massacre général de la garnison ; puis on revint à des moyens plus doux, on parla de corruption à prix d’or, et, sur l’observation judicieuse de plusieurs prononcés qui déclarèrent n’avoir pas une piastre à leur disposition, il fut résolu qu’on surprendrait le fort au point du jour. Quant aux résolutions ultérieures, elles dépendraient des circonstances. La pénurie de fonds amena tout naturellement une enquête sur les moyens de s’en procurer. Le pillage de la ville fut encore remis en question ; mais Tobar s’y opposa, et se levant avec gravité : — Notre but, messieurs, dit-il, n’est qu’un but politique, et nous devons ménager l’or et le précieux sang mexicains. — Ochoa trancha le différend en proposant de s’emparer du trésor public, c’est-à-dire de celui de la douane, le seul revenu de la république. Comme en fait de pillage Ochoa était une autorité, on s’inclina devant son avis, et l’exécution de son plan lui fut confiée. Enfin, avant que chacun allât se livrer au repos dans la maison de Tobar, où se tenait la délibération, celui-ci fut solennellement prié d’accepter le gouvernement de l’État de Sonora ; Ochoa fut nommé capitaine, chaque officier monta aussi d’un grade, quelques-uns même trouvèrent là une magnifique occasion de se transformer en officiers, de simples bourgeois qu’ils étaient. Tout cela réglé, il ne restait plus qu’à s’emparer du fort d’ocre rouge dont j’ai parlé.
Au point du jour, les prononcés, armés jusqu’aux dents, traversèrent silencieusement la ville, arrivèrent au pied du fort, et, aux cris de vive Santa-Anna ! sommèrent la garnison de se rendre. Les soldats qui la composaient dormaient comme des gens qui n’ont rien à perdre, et ne se firent que médiocrement prier pour crier de fort bonne grâce vive Santa-Anna ! Les prononcés, surpris de ce facile succès, ignoraient que, la veille même, ces soldats avaient vendu leurs cartouches pour compenser quelque peu l’arriéré de solde qui leur était dû. Au lever du soleil, on apprit dans Guaymas l’installation du nouveau gouvernement.
Quelques heures après, le lieutenant du général Tobar se présenta chez l’administrateur de la douane. Celui-ci faisait la sieste dans son hamac. Ochoa, s’adressant à lui avec toute la courtoisie dont ne saurait se départir un voleur mexicain lorsqu’il détrousse un voyageur sur la grande route, lui demanda poliment combien il y avait d’argent dans les coffres de la contaduria.
— Douze mille piastres, répondit l’administrateur.
— C’est peu, dit Ochoa, mais c’est cependant assez pour m’éviter une commission désagréable.
— Laquelle ? dit l’administrateur en faisant un soubresaut dans son hamac.
— Celle de vous apporter vous-même à mon général, dit Ochoa, car je lui avais promis de lui livrer ou le trésor ou l’administrateur de la douane.
— Vous voudrez bien me donner un reçu, capitaine, j’espère ?
— Comment donc ! mais c’est trop juste ; je crains seulement que ma signature ne soit de bien mince valeur. Ah ! seigneur administrateur, j’ai été étrangement calomnié dans ce pays !
L’administrateur, après avoir vidé ses coffres contre le reçu d’Ochoa, continua sa sieste. Ochoa revint chargé de son butin, qu’il déposa dans la maison de Tobar, transformée pour l’heure en maison de ville. A cette vue, les conjurés poussèrent des cris de triomphe. Il n’y eut qu’une voix sur la destination des douze mille piastres : ce fut de les employer au bien public ; mais ce mot de bien public est susceptible de mille interprétations. Chacun l’entendait à sa manière et donnait son avis plus ou moins désintéressé, et la question restait difficile à résoudre. Cependant, après bien des pourparlers, il fut décidé, sur l’avis d’Ochoa, qu’on emploierait les fonds à la restauration des affûts de canon, dont le bois, horriblement fendu par le soleil, était hors de service. Sans doute, si le bruit de cette échauffourée parvint au général Santa-Anna au fond de l’hacienda de manga de clavo où il avait l’habitude de se retirer après les crises politiques, il dut être bien flatté d’un mouvement en sa faveur qui se manifestait d’une manière aussi patriotique. Pour achever de se modeler sur son illustre patron, Tobar, après avoir investi Ochoa de ses pouvoirs, se retira également dans une propriété qu’il possédait aux environs de Guaymas. Il y était encore quand j’arrivai sur le théâtre des événements que je viens de raconter.