— Quant à cela, répondit le sacristain, n’en ayez nul souci : je suis intéressé à vous en délivrer le plus promptement possible, car c’est une spéculation que je fais en l’absence de Casillas, et que, pour des motifs à moi connus, je suis forcé de terminer avant son retour, qui doit avoir lieu sous deux jours.
Complétement rassuré sur la disparition prochaine de cet incommode voisinage, mon marché fut bientôt conclu. Le sacristain se montra fort accommodant sur tous les points. Restait l’article de la table ; il me nomma une espèce de petit cabaret, situé près du port, où je pourrais aller prendre mes repas, et il ajouta : — Les principaux membres du gouvernement provisoire le fréquentent assidûment, et vous pourrez y faire de brillantes connaissances. Maintenant, continua-t-il avec un sourire engageant, comme je suis certain que mon ami n’a pas d’argent, vous lui rendriez un grand service en m’avançant le prix d’une quinzaine de son loyer ; j’ai sa procuration.
Le soir venu, je me rendis au cabaret qu’il m’avait signalé, et dans lequel se trouvait déjà réunie une compagnie nombreuse. Le cabaret était tenu par deux jeunes gens qui, grâce au crédit illimité qu’ils faisaient aux chefs des prononcés, jouissaient en ce moment d’une grande considération. L’un d’eux se chargea de me présenter. Dans une petite salle attenant à la pièce où se trouvait le comptoir, assis autour d’une table longue en bois de balsamo massif, une douzaine d’hommes environ étaient occupés à boire ou à jouer. Quelques chandelles, dont les mèches charbonnaient d’une façon lugubre, répandaient dans toute la salle une lueur douteuse qui en laissait les coins dans l’obscurité. Sur ceux des bancs restés inoccupés, des manteaux brodés, des sarapes aux mille couleurs, des chapeaux à galons d’or ou tout simplement de paille de Guayaquil, étaient jetés pêle-mêle avec de longues rapières à garde de fer ou d’argent. Une épaisse fumée de tabac tourbillonnait autour de la flamme des chandelles et s’élevait en dais au-dessus de ces figures bronzées. L’eau-de-vie de France, le tafia, le mescal de Téquila, circulaient rapidement de main en main, mais l’ivresse n’était encore qu’au début. Un homme de haute taille, aux traits fortement caractérisés, aux yeux noirs, et dont les favoris épais venaient rejoindre une bouche ornée de dents étincelantes, se leva à mon entrée.
— Soyez le bienvenu, seigneur Français, car votre nation ne contient pas de serviles dans son sein ; soyez le bienvenu. Qu’on apporte un verre.
Une voix épaissie par l’eau-de-vie s’éleva aussi d’un des angles de la salle :
— La France est une grande nation, et l’empereur Napoléon un grand homme ! Comment se porte-t-il ?
A cette question bizarre, je me retournai pour voir d’où partait la voix ; c’était celle d’un vieux sergent assis contre la muraille, une immense rapière entre les jambes.
— Vous êtes bien bon. — Comme un grand homme qui est mort depuis vingt ans !
Le vieux sergent ferma les yeux appesantis et n’entendit probablement pas cette réponse, car sa tête retomba lourdement sur sa poitrine.
Ignacio Ochoa (c’était lui qui m’avait reçu) frappa sur la table comme pour imposer silence ; il se tourna vers moi, et s’écria, de ce ton emphatique et sentencieux que les habitants de la Sonora ont emprunté aux Indiens :