— J’ai été horriblement calomnié dans ce pays, seigneur étranger ; c’est le sort du pauvre. J’ai été pauvre, maintenant je suis puissant. Qui m’empêcherait d’en tirer vengeance ? Personne ! Ochoa peut entrer où entre le feu ; il peut atteindre ce qu’atteint le vent ! Mais, non, je ne veux me venger que par des bienfaits.

En achevant ces mots, le futur bienfaiteur de la Sonora enfonça violemment son couteau dans la table de bois massif, ébranlant ainsi toutes les bouteilles et faisant vaciller les chandelles, dont les champignons jonchèrent la table de flammèches fumeuses.

— Bah ! qui de nous n’a pas été calomnié ? N’a-t-on pas dit dans Arispe que j’avais tué mon frère ! s’écria avec un sourire sinistre un jeune homme aux cheveux crépus, au teint bilieux.

— Vous, Guttierrez ! interrompit Ochoa d’une voix sombre ; Dieu veuille que ce soit une calomnie !

— Quoi ! s’écria violemment le jeune homme en se levant de son banc, tandis qu’une pâleur livide couvrait sa figure, oseriez-vous prétendre qu’ils ont dit vrai ?

Et il arracha le poignard d’Ochoa, qui vibrait encore dans la table. Ochoa recula vivement, entoura son bras du premier manteau qu’il trouva, et se mit, l’épée à la main, dans la posture d’un toreador prêt à l’attaque. Les assistants restaient immobiles, sans penser à s’interposer entre eux, quand un homme accroupi dans un coin de la salle saisit aussitôt une petite harpe portative placée à côté de lui et fit entendre un prélude plaintif. Le son de cet instrument, comme celui de la harpe de David, sembla chasser le malin esprit. Ochoa et Guttierrez se rassirent.

En ce moment, un jeune homme entra dans la salle. Bien que sa contenance ne trahît aucune émotion violente, néanmoins sa figure pâle, ses cheveux épars et ses habits en désordre semblaient démentir l’expression de sa physionomie.

— Ah ! c’est vous, Casillas ! s’écria Ochoa ; avez-vous, selon mes ordres, poussé votre reconnaissance le plus loin possible ? Où sont les Hiaquis ?

Le jeune homme à qui s’adressait Ochoa se recueillit quelques secondes avant de répondre, mais avec un certain embarras.

— Heureusement, seigneur capitaine, le danger n’est pas si imminent qu’on le craignait. Les Hiaquis sont tranquilles, et rien ne fait prévoir qu’ils songent à nous attaquer de sitôt ; du moins, ajouta-t-il, je le pense ainsi.