Cet épisode inattendu ramena la gaieté parmi tous les prononcés, qui recommencèrent à jouer et à boire. Ochoa seul paraissait pensif ; il réfléchissait peut-être à la responsabilité qui pesait sur lui en l’absence du général Tobar : les circonstances devenaient graves, et l’affaire pouvait tourner mal pour le capitaine ; il tordait ses moustaches avec impatience, et de sombres éclairs jaillissaient de ses prunelles dilatées. Au milieu de la scène qui l’entourait, ce bandit, sur qui reposait presque le sort d’une ville entière, ne manquait pas de grandeur.

— Eh bien ! qu’allez-vous faire ? demanda Casillas à Ochoa en le regardant avec anxiété.

— Ce que je vais faire ! s’écria Ochoa arraché à ses préoccupations… Le général Tobar doit être instruit de ce qui se passe ; quelqu’un de vous veut-il monter immédiatement à cheval et courir à franc étrier jusqu’à lui ?

Un profond silence accueillit cette proposition. Ochoa regarda autour de lui en fronçant le sourcil.

— J’irai, moi ! s’écria Zampa Tortas, un jeune homme à l’air doux et modeste qui jusque-là n’avait pas dit un mot.

— Mais c’est un luron qu’il me faut, un hombre de á caballo, car la route est dangereuse, reprit Ochoa à l’aspect du jeune commis de la douane : car telle était la position sociale de Zampa Tortas.

— J’irai, reprit simplement le jeune homme, et je ne demande que le temps de seller mon cheval.

— Eh bien ! que Dieu vous accompagne ! dit Ochoa : et il le prit à l’écart pour lui donner ses instructions.

— Maintenant, poursuivit le capitaine, notre devoir est tout tracé. Notre place est au Rancho, qui sera sans doute bientôt attaqué. Il est onze heures : dans trois, nous partirons ; que chacun aille se reposer pour se trouver sur la place au moment désigné. Puis, se retournant vers moi : Seigneur français, me dit-il en son langage pompeux, vous êtes fils d’un pays guerrier, voulez-vous être des nôtres ? Si vous en revenez, ce que vous aurez vu vaudra la peine d’être raconté.

J’aurais voulu, je l’avoue, pouvoir décliner cet honneur ; mais, après tout, comme il y avait autant de danger à rester qu’à marcher en avant, je maudis de nouveau l’inhospitalité de mon compatriote, et j’acceptai.