— Un dernier choc des verres, s’écria Ochoa, et puissions-nous demain nous retrouver tous en ce même endroit pour boire à nos succès et à la gloire de la nation mexicaine !

Les verres retentirent de nouveau ; le vieux sergent fut réveillé de son assoupissement et se leva en murmurant les noms de Napoléon et de Santa-Anna ; puis chacun à son tour quitta la table pour se préparer aux dangers de la nuit.

Cependant la nouvelle de l’attaque prochaine que méditaient les Hiaquis s’était répandue dans Guaymas. La consternation s’était accrue par les récits de plusieurs personnes qui, leur ayant heureusement échappé, vinrent annoncer que les bataillons indiens couvraient les bois et les plaines, et que si par malheur le Rancho, qui était comme une citadelle avancée, venait à être emporté, c’en était fait de Guaymas. Malgré l’heure de la nuit, personne n’était couché. Comme les ténèbres grossissent toujours la peur, chaque fois que quelque rumeur inséparable de la confusion s’élevait dans une des rues les plus éloignées, on s’imaginait entendre les hurlements des Indiens et les voir déboucher au cœur de la place ainsi que des démons déchaînés. Les femmes et les enfants se disposaient à aller chercher un refuge à bord des navires étrangers ou caboteurs et au milieu des îles qui forment l’enceinte du port ; les hommes préparaient leurs armes pour la défense.

A deux heures, chacun fut exact au rendez-vous. Au milieu d’un ciel brillant d’étoiles, la lune allait se coucher derrière cette couronne de créneaux qui domine Guaymas ; ses rayons tombaient obliquement sur le port, dont ils éclairaient les eaux limpides, et qui eussent paru stagnantes sans la frange d’écume que le flux poussait sur la grève au pied des rochers et parmi les tiges des mangliers. La masse noire des navires à l’ancre se dessinait sous l’île du Venado, qui ressemblait dans l’ombre à un gigantesque navire échoué. Des pirogues, des canots chargés de femmes et d’enfants, se croisaient sur la rade, en laissant après eux un long sillage phosphorescent, une traînée scintillante comme la flamme du punch. Des feux brillaient dans les îles, sur la cime des palmiers aux feuilles aiguës et des goyaviers en fleur ; des nuages de fumée glissaient, chassés par la brise. Des essaims de mouettes voletaient éperdues avec des cris perçants, tandis que les grands pélicans pêcheurs, posés sur une patte comme des hiéroglyphes, regardaient impassiblement tout ce tumulte inusité. En arrivant sur la place, je vis une masse compacte de cavaliers dont les chevaux piaffaient et poussaient des hennissements. De temps en temps, la lueur des cigarettes éclairait des figures bronzées qui s’évanouissaient aussitôt dans l’ombre. Tout le monde était prêt à partir ; on attendait seulement que ceux qui avaient été mettre leur famille en sûreté dans les îles fussent de retour.

Le mouvement tumultueux du port cessa peu à peu, et de nouveaux renforts vinrent successivement se joindre aux cavaliers réunis sur la place. Bientôt la rade ne présenta plus sur sa surface ni canots ni pirogues ; ses eaux redevinrent tranquilles ; les familles étaient en sûreté soit au milieu des îles, soit à bord des divers bâtiments. Ochoa, avant de donner le signal du départ, parcourut le front de son escadron pour s’assurer si tous ses hommes étaient présents. Tout à coup il s’écria : — Mais je ne vois point Casillas ! — On lui apprit qu’en sortant du cabaret, Casillas avait sellé son cheval et s’était éloigné sans dire où il allait. Je vis le capitaine froncer le sourcil d’un air mécontent. Enfin il allait donner le signal attendu, lorsqu’il fut rejoint par le jeune homme qu’il avait dépêché au général Tobar. Ochoa s’avança au-devant de lui dès qu’il l’eut reconnu, et, lui secouant affectueusement la main :

— Eh bien ! Zampa Tortas, lui dit-il, vous arrivez à temps pour vous joindre à nous. Quelles nouvelles m’apportez-vous du général ?

— Le général était absent : il parcourt le pays pour gagner des soutiens à notre cause ; mais je lui ai fait parvenir votre message par un exprès pour venir vous retrouver, et me voici.

— Soyez le bienvenu, dit Ochoa ; nous allons partir.

— Un instant, seigneur capitaine, dit Zampa Tortas en l’arrêtant, je ne suis pas revenu seul. Un messager indien attend à l’entrée de la ville un sauf-conduit de votre part pour communiquer, dit-il, des nouvelles importantes au chef des yoris[17].

[17] Les blancs.